MURAT
L'homme qui donne vie à la ferraille
Dimitri Gabou
7/12/202639 min read

MURAT
L'homme qui donne vie à la ferraille
Mais le lendemain matin, au détour familier de La Chesnaie, notre automobiliste retrouve avec plaisir cette silhouette semblant sortie du Magicien d’Oz, et oublie qu’il ne s’agit que d’un tas de ferraille. Le gendarme semble avoir toujours été là, sentinelle silencieuse veillant sur le flot incessant des lamineurs d’asphalte, qui lui rendent la pareille en décélérant à son approche.
L’automobiliste qui, même innocent de toute infraction, se sent instinctivement coupable dès qu’il croise le regard sévère d’un gendarme de chair et d’os, éprouve a contrario une forme de sympathie pour son homologue de fer. Le personnage est pourtant d’une facture grossière. Un assemblage improbable de tuyaux, de tôles disparates et de fragments de machines hors d’usage, soudés ensemble avec une audace qui tient presque du miracle sur un vieux bidon. L’ensemble évoque autant un robot de science-fiction de série B qu’un androïde rétro-futuriste, de ceux que les vieux comics reléguaient volontiers au rang de faire-valoir des héros bien gominés. Et pourtant, quelque chose d’indéfinissable émane de cette silhouette bricolée. Une présence, peut-être. Un petit supplément d’âme qui a fait qu'un amas de ferraille est devenu un personnage populaire auprès des usagers de la RN 23.
Les habitués de la RN 23 en direction de Nantes se souviennent encore du jour où le gendarme de fer est apparu.
Nous sommes aux alentours de 2014. Alors que l’automobiliste moyen, bercé par le roulis de son exode quotidien, approche du lieu-dit La Chesnaie, une silhouette inattendue se dresse soudain sur la droite. Posté au bord du champ adjacent à la route, un immense gendarme de métal scrute la route, ses jumelles pointées en direction du conducteur. La veille encore, il n’était pas là… à moins que, roulant en pilote automatique et prolongeant sa nuit dans un état de demi-sommeil, l’usager de la route ne soit simplement passé devant cet objet incongru sans même le remarquer.
L’automobiliste, légèrement surpris, sort de sa léthargie. Puis, tandis qu’il poursuit sa route vers le rond-point de La Croix, une pensée lui traverse l’esprit, sourire aux lèvres : « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » En dévalant la vertigineuse côte de la Seilleraye, il s’extrait de sa rêverie, appuie sur l’accélérateur et remonte la pente avant de s’engager vers le Chemin nantais. À l’instar de ses congénères, forçats de la route, il oublie très vite l’apparition du gendarme de fer en rejoignant son bureau, ou quelque autre lieu de travaux forcés cher aux homo urbanicus. Le soir venu, empruntant la même route en sens inverse, il ne prête guère attention au gardien de métal et regagne ses pénates pour goûter au sommeil du juste.




Couverture originale de The Wonderful Wizard of Oz, par William Wallace Denslow en 1900


Les jours, les semaines, les mois passent, et le gardien de la route est toujours là, imperturbable. Peu à peu, le gendarme de fer devient un sujet de conversation. On en parle à la pause-café, au comptoir des bistrots, entre collègues ou voisins empruntant la même nationale. Chacun connaît « le gendarme » et y va de son anecdote, de son interprétation ou de sa théorie. D’aucuns imaginent même qu’un radar serait dissimulé sous sa carcasse, comme si la maréchaussée était pourvue d’un tel sens de l’humour ! Hélas, au risque de décevoir les plus imaginatifs, nous ne vivons pas dans un film des Charlots où ce genre de facétie pourrait raisonnablement voir le jour.
Alors, qui a bien pu fabriquer une chose pareille ? Un artiste local ? Un ancien soudeur désœuvré ? Quelque génie incompris retiré dans sa campagne ? Les hypothèses circulent et s’enrichissent au fil des trajets. L’œuvre intrigue, d’autant plus qu’elle demeure là, souverainement indifférente à l’agitation qu’elle suscite.
Le plus étonnant est que personne ne semble s’en plaindre. L’objet n’est ni déplacé ni démonté. Aucun arrêté vengeur ne vient rappeler à l’ordre cette sentinelle improvisée. À force de contempler la route, le gendarme finit par se fondre dans le paysage, comme un vieux chêne ou un calvaire oublié. Il appartient désormais au décor autant qu’aux souvenirs des usagers de la RN 23. Et puis, lorsque les automobilistes n’y prêtent presque plus attention, lorsque le gardien de métal semble définitivement adopté par le territoire, voilà qu’une nouvelle apparition vient troubler les certitudes.
À la suite du gendarme se dresse un motard de ferraille, comme échappé d’une bande dessinée rétro-futuriste. Suspendu dans les airs, maintenu par quelques tiges d’acier, il paraît défier les lois de la pesanteur. Lancé à pleine vitesse sur son improbable monture mécanique, il semble sillonner le ciel au-dessus d’une autoroute imaginaire, quelque part entre le monde réel et les rêveries d’un dessinateur de science-fiction, comme si les motards psychédéliques d’Easy Rider avaient été projetés dans l’univers de Mœbius.


— Îîîîîîîîîîkkk !!!
L’automobiliste freine brusquement pour tenter d’apercevoir davantage ce cavalier motorisé aux allures de Mad Max. Un rapide coup d’œil dans le rétroviseur lui révèle le regard noir d’un conducteur excédé. Il n’insiste pas et reprend de la vitesse. Zut ! Qu’importe. Il prendra sa revanche au prochain trajet, et cette fois, il sera attentif.
Une seconde fois, le train-train quotidien est agréablement perturbé. Entre domicile et lieu de travail, dans cet entre-deux souvent englouti par l’habitude, quelque chose d’inattendu s’est invité. La monotonie du voyage s’est fissurée, laissant entrer un peu de fantaisie dans le paysage. Les conversations reprennent de plus belle. Après le gendarme, voici le motard volant. Que réserve donc ce mystérieux ferrailleur ?
Les motards, quant à eux, accueillent l’apparition avec une satisfaction particulière. Eux qui étaient peut-être les plus enclins à imaginer quelque radar sournoisement dissimulé dans le corps du gendarme voient soudain leurs soupçons s’évaporer. Non, cette fois il n’y a plus de doute. Aucun représentant de l’ordre n’aurait l’idée de suspendre dans les airs un motard défiant les lois de la physique. L’auteur de ces étranges sculptures est forcément un esprit libre. Mieux encore : un des leurs. Quelqu’un qui connaît l’appel du bitume, le goût de l’évasion et cette irrépressible envie d’horizons lointains que partagent les amoureux de la route.
Sans le savoir encore, les usagers de la RN 23 viennent d’assister au deuxième chapitre d’une histoire qui ne fait que commencer.
En effet, l’identité de l’artiste ne pouvait demeurer éternellement secrète. La Chesnaie est un petit hameau où tout le monde se connaît, et les discussions vont bon train dans les commerces de Mauves-sur-Loire, le village auquel le lieu-dit est rattaché. Très vite, les habitants portent leurs soupçons sur le propriétaire du champ. Car si le gendarme posté en bordure de route laissait encore planer une certaine ambiguïté quant à son auteur, le motard volant, lui, semble désormais indissociable du terrain sur lequel il a pris son envol. Or chacun connaît le propriétaire des lieux, et il se trouve que celui-ci est un motard.
Nuance cependant, il ne s’agit pas du motard lambda que l’imaginaire collectif s’obstine à ressusciter à chaque génération ; une sorte de Hells Angels de carte postale, couvert de tatouages, mauvais garçon à ses heures, fier-à-bras à ses moments perdus et travaillant occasionnellement sur une plateforme pétrolière entre deux virées sur la Route 66. La réalité est bien différente. L’homme est discret, presque timide. Chaque jour, il s’affaire derrière ses fourneaux pour nourrir les travailleurs qui sillonnent la région. Son domaine n’est pas le trafic d’influence ni les bagarres de saloon, mais les sandwichs kebabs et les portions de frites servies avec régularité aux affamés du midi.
Un jour, une petite délégation d’habitants de La Chesnaie et de Mauves-sur-Loire décide donc de mener l’enquête jusqu’à son terme. Direction le food-truck, stationné sur une aire de repos aux abords de la RN 23. Officiellement, il s’agit de déjeuner. Officieusement, de vérifier une hypothèse que plus grand monde ne remet en question. Il faut dire que l’homme est connu pour être un sacré bricoleur. Quelques années plus tôt, il a lui-même restauré la maison en ruine qui gisait sur son terrain, accomplissant une somme de travaux qui force encore le respect de ses voisins.
C’est finalement entre une barquette de frites fumantes et un kebab généreusement garni que le dénommé Murat livre son secret. Sans emphase, sans chercher à se mettre en avant, presque avec embarras, il reconnaît être l’auteur du gendarme de fer et du motard volant. Le mystérieux sculpteur de la RN 23 avait désormais un nom : Murat.


Murat en pleine création aux abords de son atelier
L'artiste-cuisinier est quelque peu décontenancé. Il s'attendait plutôt à quelques remarques désapprobatrices, comme il est d'usage dans les campagnes dès lors que quelqu'un s'écarte un peu du sillon tracé par les habitudes. Or, c'est tout l'inverse qui se produit. Les habitants le félicitent pour ses créations insolites. Entre deux frites encore fumantes et quelques bouchées de kebab, les compliments se mêlent aux conversations. D'autres l'interrogent avec une curiosité sincère. Et presque tous finissent par lui adresser la même question :
— Et alors ? C'est quoi la suite ?
Murat hausse les épaules en souriant. Il n'en sait rien lui-même. Il n'existe aucun plan dans sa démarche, ni aucun programme artistique. Seulement une idée surgie un jour au milieu d'un tas de ferraille destiné à la déchetterie. Après tout, pourquoi se débarrasser de ces morceaux de métal lorsque l'on peut leur offrir une seconde vie ?
Les gens du coin savent que l'homme est un travailleur acharné. Ils l'ont vu restaurer pierre après pierre une maison qui n'était plus qu'une ruine. Ils connaissent son obstination et son goût du travail bien fait. Dans les campagnes, les bricoleurs capables de réparer un tracteur, reconstruire une grange ou fabriquer un portail ne sont pas rares. Les artistes, en revanche, le sont davantage. Aussi ses voisins commencent-ils à regarder d'un œil nouveau cet homme discret capable de faire surgir du métal rouillé des personnages aussi expressifs.
Encouragé par cet enthousiasme inattendu, Murat retourne dans son atelier et poursuit l'aventure. Comme pour le gendarme ou le motard, l'inspiration lui vient du quotidien. Cette fois, son regard se tourne vers ses enfants qui jouent dans la cour voisine. Depuis qu'ils ont découvert Pirates des Caraïbes, ils passent leurs journées à s'imaginer corsaires, flibustiers et chasseurs de trésors. L'idée est trouvée.


Murat entreprend alors de donner corps à cet imaginaire. Et puisqu'il s'agit de pirates, il ne se contente pas de quelques personnages épars : il décide de construire un navire. Le chantier est d'une ampleur inédite.
Soutenu par ses voisins, il lance un appel informel à la récupération. Aussitôt, un remarquable mouvement d'entraide se met en marche. Les uns appellent les autres. On se souvient d'un vieux tracteur abandonné derrière une grange, d'un tas de pièces automobiles oubliées au fond d'un hangar, de machines agricoles hors d'usage ou d'appareils rouillés promis à la benne. Toute une archéologie métallique de la campagne ligérienne converge progressivement vers l'atelier de Murat.
En quelques semaines, un équipage de flibustiers prend forme tandis qu'au milieu du champ s'élève un galion d'acier. Chaque après-midi, après le service du midi et une courte sieste réparatrice, Murat retourne à ses soudures. Souvent, il travaille jusqu'à une heure avancée de la nuit. Quand une figure s'impose à son imagination, il s'acharne à la terminer d'une seule traite, poussé par une énergie qui semble ignorer la fatigue. Les personnages naissent les uns après les autres dans l'atelier avant d'être transportés jusqu'au champ, parfois avec l'aide des voisins lorsque leur poids devient trop important.
Le navire et son équipage enfin achevés, les enfants contemplent leur nouveau terrain de jeu avec un émerveillement qui ne mesure pas encore la somme de travail, de savoir-faire et d'imagination nécessaire à une telle réalisation. Les habitants de La Chesnaie sont également invités à découvrir l'œuvre terminée. Tous s'attardent sur les détails : la jambe de bois, le crochet, les bicornes, le bandeau sur l’œil, les moustaches et les barbes composées d'une multitude de minuscules fragments de métal, mais plus encore que ces détails techniques, c'est l'attitude des personnages qui fascine. Leurs postures et leurs expressions ont la candeur des figures qui peuplent les rêves d’enfants. Et puis il y a le navire lui-même. Posé au milieu du champ comme sur un océan immobile, ce vaisseau fantôme de fer et d'acier paraît naviguer hors du temps. On croirait assister à la représentation d'un étrange théâtre steampunk dont les acteurs auraient pris possession du paysage.
Le petit hameau réuni autour de l'œuvre reste un moment silencieux. Puis, comme toujours, quelqu'un finit par poser la question devenue rituelle :
— Et alors ? C'est quoi la suite ?
Murat éclate de rire. Il n'en revient pas. Les habitants en redemandent. Fidèle à lui-même, il ne se fixe aucune limite. Aucun plan préétabli. Aucune contrainte créative. Aucun découragement face à l'ampleur de la tâche. Porté par l'enthousiasme de ses proches, il retourne immédiatement à l'ouvrage. Là où certains se retirent à l’écart du monde pour se ressourcer en attendant le bon vouloir de l'inspiration, Murat la forge à coups de marteau sans se faire prier. Il est le travailleur de force des muses.


Dès lors, les créatures de fer commencent à envahir le champ de La Chesnaie à un rythme qui semble défier toute logique. Le bateau- pirate étant situé au milieu du champ, est difficilement visible pour les automobilistes qui ne font qu’apercevoir quelque chose d’indescriptible mais qu’ils devinent exceptionnel. Ils ne seront pas déçu au fil des semaines de voir apparaître de nouvelle créations qui semblent sortir de terre comme par magie. Car, il faut être honnête, qui peut bien être capable d'abattre une telle somme de travail en si peu de temps ?
L'aventure connaît alors un nouveau départ, semblable à celui des grands navigateurs du 16e siècle prenant la mer vers des continents encore inconnus. Semblant surgir des profondeurs de la forge de Vulcain, de majestueux chevaux de fer se dressent dans le champ. Un Don Quichotte filiforme et un Sancho Panza rondouillard, dignes d'un croquis de Picasso échappé de son cadre, viennent errer sur les terres ligériennes. Puis apparaissent des dinosaures, des oiseaux géants et une multitude d'autres créatures métalliques.












Les automobilistes se surprennent désormais à guetter la prochaine apparition comme on attend le nouvel épisode d'un feuilleton dont personne ne connaît la fin.
À mesure que les sculptures se répandent dans le paysage, le nom de Murat se répand lui aussi dans la région. Pour certains, ce patronyme évoque aussitôt Joachim Murat, flamboyant maréchal d'Empire, beau-frère de Napoléon, célèbre pour ses charges de cavalerie aussi audacieuses que spectaculaires. Il faut reconnaître que le parallèle n'est pas totalement absurde. Le maréchal lançait ses cavaliers à l'assaut des champs de bataille ; Murat lance ses créatures de fer à la conquête des prairies ligériennes.
La comparaison s'arrête toutefois là. Murat n'a rien d'un soldat de Napoléon. Mais il partage peut-être avec son illustre homonyme une certaine audace et une remarquable force de caractère. Chaque jour, dans son atelier, il bat le fer pour construire du rêve.


Et d'ailleurs, qui est réellement cet homme ? Un détail échappe souvent aux Ligériens qui prononcent son nom à la manière du maréchal d'Empire, le « t » final doit ici être articulé. Murat est en réalité un prénom d'origine turque qui signifie désir, souhait ou aspiration profonde. Un prénom porteur d'espoir, associé à l'idée d'accomplissement et de réalisation des rêves. On pourrait difficilement imaginer définition plus appropriée.
D'autant que le parcours de l'artiste relève bel et bien de celui du héros, au sens littéraire du terme. Non pas le héros triomphant des épopées modernes, bardé de super-pouvoirs et de certitudes, mais celui des récits anciens : l'enfant né loin du monde, dans un environnement modeste, qui avance sans connaître son destin et finit pourtant par accomplir quelque chose d'exceptionnel. À la manière d'Ulysse quittant son île ou du jeune berger devenu roi dans les légendes orientales.
Joachim Murat, beau-frère de Napoléon


Napoléon, beau-frère de Joachim Murat, façonné par Murat
Des terres d'Anatolie au limon de la Loire


Yozgat, en Anatolie centrale. Sous ces horizons paisibles, le jeune Murat imaginait-il qu'il rejoindrait un jour la vallée de la Loire ?
Murat naît en 1974 en Anatolie centrale, dans un petit village proche de Yozgat. non loin de la Cappadoce.
Cette région de Turquie possède quelque chose d'irréel. Des plateaux semi-arides s'étendent à perte de vue sous un soleil implacable. Les collines de tuf sculptées par les vents et les millénaires dessinent des paysages qui semblent appartenir autant à la géologie qu'au rêve. Ici surgissent des cheminées de fées, là des vallées creusées dans la roche volcanique où les hommes ont bâti des habitations troglodytiques depuis des siècles. Un décor si singulier qu'il paraît parfois sorti d'un conte des Mille et Une Nuits.
C'est dans un petit village agricole de cette région que grandit Murat. Ses parents sont paysans. La vie est rude et le confort moderne n'a pas encore atteint toutes les campagnes anatoliennes. Les enfants apprennent très tôt à manier les outils, à participer aux travaux de la ferme et à contribuer à la vie quotidienne. Chacun doit se rendre utile. Dans ce village éloigné des grandes villes, il n'existe ni magasin de jouets ni rayons débordant de distractions manufacturées. Les enfants ne connaissent ni les Playmobil, ni les petites voitures miniatures, ni le Docteur Maboul, ni les innombrables objets qui envahissent les chambres des enfants occidentaux.
Alors Murat fabrique les siens. Très jeune, il commence à sculpter de vieux morceaux de bois pour en faire des jouets. Mais attention : ici, point d'établi de menuisier soigneusement équipé, de gouges affûtées, de ciseaux à bois de différentes tailles, ou de rifloirs hérités d'un grand-oncle artisan. C’est avec un simple couteau de cuisine qu'il taille ses premières figurines dans des chutes de bois probablement promises au feu. Très vite, ses créations attirent l'attention. Les autres enfants s'émerveillent devant ces jouets uniques. Les cousins lui en réclament, puis les amis, puis les voisins.
À l'école primaire, sa réputation dépasse déjà le cercle familial. Le village tout entier reconnaît chez cet enfant quelque chose d'inhabituel. Selon Zeynep, son épouse, Murat est tout simplement « né avec un don ». Une formule que les habitants de son village auraient sans doute reprise à leur compte tant son aisance paraît naturelle. Il faut dire qu'il est alors le seul artiste des environs, et qu'il n'a même pas dix ans. Bientôt, les adultes eux-mêmes sollicitent ses talents. On lui demande de réaliser de petits objets décoratifs, des animaux, des motifs floraux, des personnages ou diverses sculptures destinées à embellir les maisons. Murat répond aux commandes comme il répond à ses propres envies : naturellement, sans théorie artistique, sans ambition particulière, simplement parce qu'il aime créer.


Est-ce son âme d'enfant qui, aujourd'hui encore, continue de donner vie à la ferraille ?




Les premiers jouets que Murat sculptait dans le bois ressemblaient-ils à cette statuette de taureau façonnée par un artisan hittite il y a plus de trois mille ans ? Face au taureau monumental qui veille aujourd'hui sur Disque Planète, le rapprochement vient presque naturellement à l'esprit.
Possède-t-il quelque lointain héritage des civilisations qui ont traversé ces terres ? L'Anatolie porte encore les traces des Hittites, des Grecs, des Romains, des Byzantins et des Seldjoukides. Les pierres de Cappadoce conservent la mémoire de bâtisseurs, de sculpteurs et d'artisans dont certaines œuvres traversent les siècles. Ou bien agit-il sous l'influence de quelque muse oubliée des temps anciens, échappée des pages du Shâhnâmeh, la grande épopée persane de Ferdowsi, où héros, rois et créatures légendaires façonnent le destin du monde ? Nul ne saurait le dire.
Ce qui est certain, en revanche, c'est que son talent se développe à une vitesse remarquable. Il façonne, taille, imagine, comme si ses mains connaissaient déjà des gestes que personne ne lui avait enseignés. Murat est en effet un autodidacte complet : aucun professeur de dessin, aucun maître sculpteur, aucun atelier prestigieux, aucun cursus artistique. Vers douze ou treize ans, il s'attaque à la pierre. Le couteau de cuisine cède sa place au marteau et au burin. La matière est plus difficile, plus exigeante, plus lente aussi. Et c'est précisément ce qui le frustre. Non pas l'effort, qu'il accepte volontiers, mais le temps nécessaire pour voir apparaître le résultat est incompatible avec sa boulimie artistique.




Séparées par près de trois millénaires, ces deux têtes gigantesques se répondent néanmoins. Par la monumentalité, Murat renoue instinctivement avec l'héritage artistique de l'Anatolie antique.




La parenté de ces deux visages frappe immédiatement le regard : même intensité du regard, même hiératisme, même silhouette générale. L'œuvre de Murat semble prolonger, à sa manière, certains archétypes plastiques des arts hittite et néo-hittite.
Vers quatorze ans, alors qu'il fréquente d'autres adolescents occupés à bricoler de vieilles motos d’occasions, il découvre la soudure. C'est une révélation. Là où le sculpteur retire de la matière, le soudeur peut en ajouter, corriger, transformer. Le poste à souder devient presque une extension de lui-même. En 1988, ses parents l'envoient suivre une formation complète en métallurgie, chaudronnerie et travail du métal dans une ville voisine. Trois ans plus tard, il revient au village et poursuit alors ses activités artistiques tout en mettant ses compétences au service de la communauté comme soudeur, réparateur et artisan polyvalent.
À la fin des années 1990, le destin frappe une nouvelle fois à sa porte. Zeynep, une jeune femme originaire du village, est venue en vacances auprès de sa famille. Celle-ci vit en France depuis les années 1980, déracinée à la suite d'un regroupement familial. Leur rencontre se conclut par un mariage, puis par un départ. Le jeune couple s'installe d'abord dans la région nantaise avant de poser définitivement ses valises à Mauves-sur-Loire en 2001.
Là commence une nouvelle aventure. Ensemble, ils entreprennent la rénovation de la longère de La Chesnaie tout en travaillant dans diverses entreprises locales et en fondant une famille. Quelques années plus tard, en 2008, ils créent leur propre food-truck. L'objectif est simple : gagner en autonomie, travailler à proximité de leur lopin de terre et se construire une existence plus sereine. Enfin... relativement sereine. Car gérer un food-truck représente déjà une somme de travail considérable pour le commun des mortels. Mais pour Murat, qui a grandi dans les campagnes anatoliennes et restauré une maison en ruine de ses propres mains, cette activité ressemble presque à une forme de douceur de vivre. Encore faut-il attirer la clientèle...


Les débuts sont difficiles. Les réglementations encadrant la restauration itinérante limitent fortement les emplacements disponibles. Même lorsqu'on obtient un lieu agréable et accessible, comment faire savoir aux clients que l'on existe ? La publicité coûte cher et le bouche-à-oreille tarde à produire ses effets. Comme leur terrain borde la RN 23, Murat et Zeynep décident alors d'installer une pancarte visible depuis la route afin de signaler la présence du food-truck.
L'idée paraît excellente. Le vent, lui, n'est pas du même avis. Régulièrement, la pancarte se décroche. On la replace, elle retombe. On la répare, elle recommence. À force, la situation devient exaspérante. Lassé de voir sa pancarte refuser obstinément d'accomplir sa mission, Murat imagine une solution bien plus originale : S'il parvenait à faire ralentir les automobilistes, ils remarqueraient forcément le panneau. Ainsi naît le gendarme de fer. Ironie délicieuse de l'histoire : la sculpture attire tellement l'attention qu'elle finit par voler la vedette à la pancarte qu'elle était censée mettre en valeur. Mais l'objectif est atteint. Le food-truck prospère. Et surtout, l'artiste prend son envol.
Certes, Murat n'a jamais cessé de créer depuis son enfance anatolienne. Entre ses premiers jouets de bois et les débuts du food-truck, il a réalisé une quantité d'œuvres impossible à recenser. Au début des années 2000, il expose même quelques assemblages métalliques dans des expositions collectives de la région. Mais comme beaucoup d'artistes amateurs, il est noyé dans la masse. Il continue de souder par plaisir, sans illusion particulière, sans stratégie, sans imaginer un seul instant ce qui l'attend. Faut-il croire que les muses ont conspiré avec le vent pour faire tomber cette fameuse pancarte ? Lorsque Murat façonne son gendarme de fer, il ignore encore qu'il est en train de poser la première pierre d'un parc de sculptures monumentales qui deviendra l'une des curiosités les plus singulières des bords de Loire.
Et d'ailleurs, comment est né ce parc de sculptures ?
En 2022, face à l'invasion grandissante des créatures de métal dans le champ de La Chesnaie, les voisins et amis de Murat lui soufflent l'idée d'ouvrir le lieu au public. Jusqu'alors, les œuvres étaient essentiellement connues des proches, des habitants du hameau et de quelques curieux ayant eu vent de l'existence de cet étrange bestiaire de ferraille. Le voisinage, fier de compter parmi ses connaissances un artiste aussi singulier, souhaite partager cette découverte avec ses amis et sa famille.
Les premières visites s'organisent donc de manière informelle. Très vite, une autre question se pose : comment baptiser cet endroit qui ressemble de moins en moins à un terrain agricole ? Un soir, autour d'un apéritif réunissant Murat, Zeynep et quelques voisins, les idées fusent, chacun y va de sa proposition, jusqu'à ce que les regards se portent sur ce qui compose une bonne partie des sculptures. Tous sont des bricoleurs ou des mécaniciens avertis et constatent avec amusement qu'il est sans doute impossible de faire quelques pas dans le parc sans apercevoir un disque de frein. Récupérés sur des voitures, des motos, des tracteurs ou d'autres engins promis à la casse, ces robustes disques d'acier constituent l'une des pièces les plus récurrentes de l'univers de Murat. Le nom s'impose immédiatement : Disque Planète. Car le visiteur ne découvre pas une simple exposition de sculptures, mais un univers autonome, peuplé de pirates, de dragons, de chevaliers, de robots, de créatures fantastiques et d'animaux improbables. Une planète entière née de la ferraille, où les disques de frein sont devenus les astres d'une étrange constellation métallique.




Les passionnés de mécanique reconnaissent immédiatement les fameux disques de frein comme l'ADN de Disque Planête.
L'originalité du lieu se répand bientôt par le bouche-à-oreille. Les visiteurs repartent avec des photographies, racontent leur découverte à leurs proches, reviennent accompagnés d'amis. Un jour, un adjoint au maire de Mauves-sur-Loire franchit à son tour les portes de ce royaume métallique à ciel ouvert. Impressionné par le travail accompli, il propose à Murat d'exposer ses sculptures sur le rond-point positionné à quelques dizaines de mètres du parc et marquant l'entrée du bourg. L'artiste accepte avec enthousiasme.
Reste un problème de taille : la logistique. Déplacer certaines œuvres est déjà une opération délicate lorsqu'il s'agit de les transporter de l'atelier au champ, pourtant très proche. Face au poids des sculptures et aux impératifs de sécurité, des moyens professionnels sont mobilisés. Les équipes techniques de la ville de Nantes se chargent d’extraire les pièces du parc avec toutes les précautions nécessaires avant de les acheminer jusqu'au rond-point. L'opération se reproduira à plusieurs reprises, le rond-point devenant une sorte de vitrine du parc au fil des années, offrant aux habitants et aux automobilistes un décor sans cesse renouvelé.
Pour les usagers de la RN 23, le spectacle a quelque chose de fascinant. Ils ont connu l'apparition du premier gendarme de fer, observé le motard suspendu dans les airs, vu surgir les pirates, les chevaux et les créatures fantastiques. En moins de dix ans, ce qui n'était au départ qu'une idée de bricoleur inspiré est devenu un univers cohérent, un monde à part entière dont la beauté se distingue par sa démesure.
Il faut d'ailleurs rendre hommage à tous ceux qui ont contribué à cette aventure. Aux proches et aux amis, d'abord, dont les encouragements ont alimenté l'énergie créatrice de Murat. Aux collectivités locales ensuite, qui ont compris très tôt l'originalité de sa démarche. À une époque où les institutions culturelles peinent parfois à repérer les talents qui naissent hors des circuits habituels, les élus de Mauves-sur-Loire ont choisi de soutenir l'initiative d’un artiste atypique avec bienveillance, allant jusqu'à lui ouvrir les portes de la ville.
Qu'il semble loin le petit village anatolien où un enfant taillait des jouets dans des morceaux de bois avec un simple couteau de cuisine. Si les matériaux ont changé d'échelle, la démarche est restée fidèle à ses origines.




Le rond-point de la Croix sur la RN 23 où s'offre aux regards des usagers de la route les œuvres de Murat


Coupe à boire hittite en argent en forme de poing, vers 1400-1380 av. J.-C. Turquie centrale. Musée des Beaux-Arts de Boston


Main de géant ouverte vers le ciel, vers 2020 ap. J.C. Mauves-sur-Loire, Disque planète
Finalement, la boucle est bouclé pour Murat, et peut-être existe-t-il un lien plus profond encore entre son œuvre et la terre qui l'a vu naître. Depuis des millénaires, l’Anatolie constitue un carrefour où se rencontrent peuples, langues, croyances et formes artistiques. Hittites, Phrygiens, Grecs, Perses, Romains, Byzantins, Seldjoukides et bien d'autres y ont laissé leur empreinte. Les monuments de Lycie, les reliefs hittites, les sculptures monumentales et les bronzes animaliers retrouvés par les archéologues témoignent de cette extraordinaire mosaïque culturelle, où les influences se mêlent sans jamais se confondre.
Le parc créé par Murat obéi à une logique comparable. On y croise des pirates et des motards, des chevaux majestueux et des oiseaux géants, des dinosaures, des robots déglingués et des dragons bicéphales, ou encore des figures issues de la culture populaire comme nos irréductibles gaulois, Louis de Funès en gendarme, Don Quichotte et Sancho Panza. Les époques s'y rencontrent, les mythes s'y côtoient, les références s'y entremêlent sans hiérarchie. Comme les civilisations qui ont façonné l'Anatolie au fil des siècles, l'univers de Murat ne cherche pas l'unité mais la coexistence.








En plus d'être un parc de sculptures métalliques impressionnant par sa maîtrise technique, Disque Planète est un territoire de l'imagination en perpétuelle évolution.
L'artiste ne s'embarrasse pas de coucher ses idées sur un carnet de croquis. Le poste à souder est, d'une certaine manière, son crayon à papier, et l'atelier sa feuille blanche. Murat façonne ses personnages au gré des matériaux dont il dispose. Une poutrelle suggère une jambe, un disque de frein devient un visage, une chaîne rouillée inspire une chevelure ou une barbe. Là où d'autres partent d'un dessin pour rechercher ensuite les matériaux nécessaires à sa réalisation, lui procède souvent à l'inverse : il observe la ferraille, puis laisse son imagination révéler ce qui sommeille déjà en elle.
Cette méthode explique sans doute la présence singulière qui se dégage de nombreuses œuvres du parc. Dans ses assemblages les plus épurés, quelques éléments suffisent à faire naître un personnage crédible. Un réservoir devient un torse, une biellette un bras, deux tiges métalliques des jambes. Pourtant, ce qui donne vie à ces silhouettes n'est pas tant le matériau que la posture. Une inclinaison du buste, un bras tendu sous le poids d'une valise, une tête tournée vers l'horizon suffisent à évoquer un voyageur, un promeneur ou quelque créature surgie d'un récit fantastique. Murat ne reproduit pas le réel ; il le suggère. Cette économie de moyens confère à ses créations une force d'évocation qui rappelle parfois le dessin ou la caricature, où quelques traits bien placés suffisent à faire naître une personnalité.








L'assemblage astucieux n'est qu'une facette de son travail. D'autres sculptures révèlent une ambition toute différente. Les chevaux monumentaux, les oiseaux et nombre de créatures qui peuplent Disque Planète ne sont plus simplement assemblés : ils semblent littéralement tissés.
En s'approchant, le visiteur découvre avec étonnement que les volumes ne sont pas constitués de surfaces pleines mais composés d'une multitude de tiges métalliques, de boulons, de ressorts, d'outils, de chaînes et de fragments mécaniques soudés les uns aux autres avec une patience qui force l'admiration. De loin, l'œuvre apparaît comme une silhouette cohérente ; de près, elle se décompose en une infinité de détails qui semblent n'avoir aucune raison de cohabiter et qui pourtant participent tous à l'équilibre général. Les chevaux, les dinosaures et autres créatures monumentales en sont un remarquable exemple. Leur puissance ne provient pas seulement de leurs dimensions mais de l'étonnante légèreté qui se dégage de leurs formes. Les encolures se courbent avec douceur, tandis que la lumière traverse leurs corps ajourés. L'espace vide occupe presque autant d'importance que le métal lui-même à tel point que l’on pourrait parler de dentelle métallique.
L'expression n'a rien d'exagéré. Comme les dentellières construisent un motif fil après fil, Murat élabore ses volumes tige après tige. Il ne remplit pas la forme ; il la suggère. Les vides deviennent aussi importants que les pleins et permettent à la lumière de circuler à travers les sculptures. Cette transparence confère aux œuvres une sensation de mouvement et de légèreté qui contraste avec le poids réel des matériaux employés. Là encore, Murat ne cherche pas la copie fidèle de la nature. Il cherche l'essentiel : une présence, un geste, une attitude, une posture. C'est probablement à cet instant que l'on cesse de parler de simple récupération. Le bricoleur assemble des objets, l'artisan maîtrise une technique, mais l'artiste parvient à faire oublier la technique au profit de l'émotion.






À mesure que la réputation de Disque Planète s'étend, une comparaison revient inlassablement dans la bouche des visiteurs : « Cela nous fait penser au Facteur Cheval. »
La remarque est loin d'être anodine. D'un côté, un facteur drômois du 19e siècle bâtissant seul un palais de pierre inspiré de ses rêves et de ses lectures ; de l'autre, un soudeur anatolien installé sur les bords de Loire, peuplant un champ de créatures métalliques aux inspirations diverses. À première vue, tout semble opposer les deux hommes, pourtant, comme Ferdinand Cheval, Murat n'a pas fréquenté d’école des beaux-arts ou tout autre académie. Tous deux sont avant tout des travailleurs. Le premier distribuait le courrier sous le soleil de la Drôme ; le second prépare chaque jour des centaines de repas dans son food-truck avant de rejoindre son atelier. Chez l'un comme chez l'autre, la création artistique n'est pas née d'une ambition de carrière mais d'une nécessité intérieure.
Plus encore, les deux hommes partagent une qualité rare : l'endurance. Le Palais idéal du Facteur Cheval est le fruit de plus de trente années de travail acharné. Disque Planète s'est lui aussi développé à force de journées interminables, de soirées passées à souder et d'une obstination qui confine parfois à la démesure. Chez ces bâtisseurs de l'imaginaire, l'inspiration ne suffit jamais ; elle doit être soutenue par une volonté capable de déplacer des montagnes de pierre ou des tonnes de ferraille.
Il existe également une parenté dans leur rapport à la création. Ni Cheval ni Murat ne cherchent à illustrer une théorie artistique. Ils construisent parce qu'ils en éprouvent le besoin. Leurs œuvres ne répondent pas aux modes, aux courants ou aux attentes du marché de l'art. Elles obéissent à une logique profondément personnelle, parfois difficile à expliquer mais immédiatement perceptible pour le visiteur.
Cette filiation devient encore plus évidente lorsqu'on observe la manière dont leurs univers se développent. Le Palais idéal mêle inspirations orientales, médiévales, bibliques et fantastiques dans un foisonnement permanent. Disque Planète procède de façon comparable en réunissant pirates, chevaliers, animaux, robots, figures historiques et créatures imaginaires. Dans les deux cas, l'œuvre entière forme un monde cohérent dont les règles n'appartiennent qu'à son créateur.


Ferdinand Cheval devant Le Palais idéal vers 1890.
Mais Murat possède également des cousins artistiques plus proches encore. Parmi eux figure Robert Tatin, autre bâtisseur singulier dont le musée installé en Mayenne constitue aujourd'hui l'un des sites culturels majeurs de la région. Lui aussi était animé par le désir de créer un univers total où sculpture, architecture et paysage ne font plus qu'un. Là encore, le visiteur ne découvre pas une œuvre isolée mais un territoire entier façonné par la vision d'un seul homme.
La comparaison est particulièrement éclairante. Comme Tatin, Murat pense moins en termes de sculptures individuelles qu'en termes d'ensemble. Chaque nouvelle création vient enrichir un récit plus vaste. Les œuvres dialoguent entre elles, se répondent, composent des scènes et finissent par transformer le paysage lui-même. Le parc devient une œuvre à part entière.
Cette démarche rattache également Murat à une vaste famille d'artistes classés sous l’égide de l'art brut ou des arts singuliers. Partout dans le monde, des hommes et des femmes issus de milieux modestes ont consacré leur vie à bâtir des univers monumentaux en marge des institutions culturelles.
Le Dragon - Mur extérieur de la maison de Robert Tatin


Aux États-Unis, Simon Rodia érigea les célèbres Watts Towers de Los Angeles à partir de matériaux récupérés, assemblant pendant plus de trente ans des armatures de fer, du béton et des tessons de céramique pour faire surgir au milieu de la ville une forêt de tours presque irréelles. Dans le même pays, Howard Finster transforma Paradise Garden, en Géorgie, en un labyrinthe de sculptures, de panneaux peints et d’objets détournés, porté par une ferveur religieuse et une énergie de travail prodigieuse. Toujours aux États-Unis, St. EOM fit naître Pasaquan, également en Géorgie, un univers monumental de formes colorées et de symboles inventés, construit comme un monde parallèle à la fois naïf, mystique et profondément personnel.


Howard Finster building the bicycle tower REM used to video Radio Free Europe. Pic. by John F Tu - Photo de Howard Finster's Paradise Garden, Summerville
En France, Raymond Isidore transforma sa maison de Chartres en un extraordinaire palais de mosaïques aujourd’hui connu sous le nom de Maison Picassiette, recouvrant chaque surface de fragments de vaisselle cassée jusqu’à faire de son habitation une œuvre totale. Plus au sud, Chomo bâtit dans la forêt de Fontainebleau un ensemble de sculptures, d’abris et de constructions visionnaires qui témoignent de la même volonté de créer un refuge artistique hors des cadres officiels. En Inde, Nek Chand construisit clandestinement pendant des années le Rock Garden de Chandigarh, peuplé de milliers de personnages réalisés à partir de matériaux de récupération, donnant naissance à l’un des plus vastes environnements d’art brut au monde.


Détail du Rock Garden de Nek Chand. Chandigarh (Inde)
Tous, issus de milieux modestes ou éloignés des institutions artistiques, partagent avec Murat cette même capacité à voir dans les objets abandonnés autre chose que des déchets : la matière première d’un monde nouveau. Ils ont créé en marge des systèmes artistiques officiels, sans subventions, sans validation académique, souvent dans l’indifférence ou l’incompréhension générale, avant de devenir, avec le temps, des références incontournables, reconnu par les institutions.
Cependant, Murat se distingue de la plupart de ces créateurs par la place centrale qu'il accorde au vivant. Là où beaucoup d'environnements d'art brut privilégient l'architecture, l'ornement ou l'accumulation décorative, Disque Planète est peuplé de personnages, d'animaux et de créatures qui semblent habiter les lieux. Ses sculptures racontent des histoires. Elles possèdent une présence, une gestuelle, parfois même un caractère. C'est sans doute pour cette raison que les visiteurs s'y attachent si rapidement.


Quelques tiges métalliques soudées malicieusement qui inspirent aussitôt la sympathie
Au-delà de la performance technique ou de la singularité du parcours de son créateur, Disque Planète demeure avant tout un monde habité. Un monde où la ferraille prend vie.
L'expression n'est pas seulement une image. Certaines créatures du parc, des dragons monumentaux, respirent, grondent et crachent périodiquement des volutes de fumée tandis que des rugissements et des cris étranges s'élèvent des gueules métalliques, ajoutant une dimension sonore à cet univers déjà foisonnant. Dans une autre allée, « L'Atelier des forgerons » confie au visiteur un étrange pouvoir : celui d'animer les créatures d'une simple pression du doigt. À première vue, rien d'extraordinaire. Une forge de fortune abrite plusieurs personnages de métal occupés à leurs tâches. Ceux-ci sont figés dans une pose évocatrice à l’image de leurs congénères qui peuplent le parc. Mais dès que l’on appuie sur l’interrupteur posé en évidence devant la scène, les bras se mettent à bouger, les marteaux s'animent, les silhouettes s'affairent autour de l’enclume. Les forgerons travaillent tant que le doigt reste posé sur le bouton. Dès qu'on le retire, tout s'immobilise instantanément. Le procédé est simple, mais son effet est remarquable.
Cette forme d'interactivité, que l'on rencontre dans certains musées scientifiques ou techniques, prend ici une tout autre dimension. Après avoir longuement déambulé parmi des créatures immobiles, le visiteur découvre avec un plaisir presque enfantin qu'il lui suffit d'une simple pression du doigt pour les éveiller. L'espace d'un instant, il cesse d'être spectateur : il devient le complice de cette étrange alchimie par laquelle Murat donne vie au métal.
L'atelier des forgerons de Disque Planète s'anime d'une simple pression du doigt
Ces sculptures animées évoquent naturellement les machines poétiques de Jean Tinguely. Comme chez l'artiste suisse, le métal s'anime, grince, s'agite et semble parfois développer sa propre personnalité. Mais là où Tinguely explorait l'absurde, l'autodestruction ou la critique du monde industriel, Murat reste fidèle à son goût du récit, peuplant son univers de personnages populaires, caricaturaux et attachants, qui semblent tous s'être échappés d'un conte rétrofuturiste.
On songe également aux automates du 18e siècle, ces merveilles mécaniques qui fascinaient les cours d'Europe avec leur sophistication horlogère. Pour Murat, ces créatures animées ajoutent une difficulté supplémentaire à son travail : celle de penser les rouages, les engrenages, les points d'articulation et l'équilibre des forces. À force de désosser des moteurs, des outils ou des engins agricoles, il s'est constitué une véritable bibliothèque mentale de mécanismes, une mémoire du mouvement forgée par l'expérience davantage que par les livres. Il ne lui manquait finalement qu'une étincelle pour donner vie à ses créatures.
Automates Jaquet-Droz - Le Dessinateur - 18e siècle


L'expression semble sortie d'un conte de fées. Pourtant, c'est littéralement ce qui se produit. Lorsqu'un courant électrique traverse les mécanismes dissimulés sous la ferraille, les bras se mettent à bouger, les marteaux à frapper, les personnages à s'agiter comme s'ils avaient attendu ce signal pour sortir de leur immobilité. Pendant quelques instants, le visiteur assiste à ce miracle modeste mais toujours fascinant : voir des fragments de matière inerte, réunis par la main de l'homme, s'éveiller sous l'impulsion d'une simple étincelle et donner l'illusion de la vie.
Pour le visiteur ligérien, une autre comparaison s'impose souvent. À quelques kilomètres de là, Nantes est devenue l'une des capitales mondiales des créatures mécaniques grâce au travail de François Delarozière et de ses équipes. L'Éléphant des Machines de l'Île, le Carrousel des Mondes Marins, la Gardienne des Ténèbres du Hellfest ou les immenses constructions issues de l'aventure Royal de Luxe ont profondément marqué l'imaginaire collectif. Le rapprochement n'a rien d'étonnant. Dès lors qu'il entreprend d'animer ses sculptures, Murat s'inscrit, à sa manière, dans cette vieille fascination humaine consistant à insuffler du mouvement à la matière. Comme les automates d'autrefois ou les grandes machines contemporaines, ses créatures franchissent la frontière qui sépare l'objet de la présence.
À première vue, les univers semblent éloignés. Les Machines de l'Île relèvent du spectacle vivant, de l'ingénierie monumentale et de projets mobilisant des dizaines de techniciens, d'artisans, d'ingénieurs et de créateurs. La plupart des créatures imaginées par François Delarozière fonctionnent d'ailleurs comme d'immenses marionnettes mécaniques dont les mouvements sont commandés par une équipe de manipulateurs. Une parenté demeure cependant. Comme ces grandes machines nantaises, les œuvres de Murat cherchent moins à représenter le vivant qu'à lui donner une présence. Ce qui les rapproche n'est pas la technologie employée mais l'ambition poétique : faire croire, l'espace d'un instant, qu'une créature de métal possède une âme. Elles ne se contentent pas d'être regardées ; elles invitent à l'émerveillement.
Le Carrousel des Mondes marins et l’éléphant de l’île de Nantes
La différence fondamentale entre Les Machines de l'île et Disque Planète réside dans l'échelle des moyens. Là où les institutions culturelles disposent d'équipes entières, d'ateliers spécialisés et de budgets considérables, Murat travaille seul. Son univers est né dans un atelier modeste adossé à sa maison. Les créatures qui peuplent aujourd'hui son parc ont été imaginées, dessinées dans l'espace, découpées, soudées, assemblées et parfois animées par les mains d'un seul homme. C'est sans doute ce qui impressionne le plus lorsque l'on découvre son parcours.
À notre époque, combien de projets artistiques demeurent à l'état de rêve faute de temps, de moyens ou de confiance en soi ? Combien d'hommes et de femmes remettent à demain l'œuvre qu'ils portent en eux, persuadés qu'il leur manque les ressources nécessaires pour la réaliser ? Murat apporte une réponse simple à ces hésitations : faire.
Rien, dans son histoire, ne le destinait à créer un parc de sculptures monumentales visité par des milliers de personnes. Il ne disposait ni d'un financement exceptionnel, ni d'une équipe d'assistants, ni même d'un plan préétabli. Il possédait seulement un atelier, quelques outils, une imagination fertile et une capacité de travail peu commune. Le reste est venu pièce après pièce. On peut dès lors s'amuser à imaginer ce qu'un créateur aussi prolifique accomplirait avec les moyens d'une grande institution culturelle. Quels mondes pourrait-il bâtir avec des ateliers plus vastes, des dizaines de techniciens à son service et des ressources quasi illimitées ? Mais est-ce seulement son ambition ? Rien n'est moins sûr. Ce qui fait aujourd'hui le charme et la singularité de Disque Planète tient précisément à cette liberté absolue née de la solitude de l’artiste face à ses muses.
Murat demeure un électron libre. Loin des contraintes administratives, des cahiers des charges et des impératifs de programmation, il continue de créer au rythme de son inspiration. Chaque nouvelle œuvre naît d'une rencontre imprévue avec un morceau de métal, d'une idée surgie au détour d'une journée ordinaire ou d'un défi lancé par son imagination. Et lorsque l'atelier s'illumine tard dans la nuit, tandis que les étincelles jaillissent autour du poste à souder, il est probable que l'artiste retrouve alors ce qu'il recherchait déjà enfant dans son village d'Anatolie : le simple plaisir de donner vie à la matière.




Parmi toutes les figures qui peuplent Disque Planète, l'une d'elles mérite une attention particulière : un vieux sage coiffé d'un turban conduit paisiblement son âne au milieu de cet étrange peuple de fer. Un discret panneau invite le visiteur à découvrir son histoire. Peu connue dans le monde occidental, cette figure emblématique de la culture populaire anatolienne trouve ici une place de choix. Pour Murat, elle possède une valeur toute particulière. Il s'agit de Nasrettin Hoca, ( Nasr Eddin Hodja ), personnage semi-légendaire né, selon la tradition, en Anatolie centrale.
Depuis des siècles, les aventures de ce sage facétieux se transmettent d'une génération à l'autre, des Balkans jusqu'aux confins de l'Asie centrale. Tantôt naïf, tantôt d'une intelligence déconcertante, Nasrettin Hoca enseigne en faisant sourire. Ses histoires commencent souvent comme des plaisanteries pour s'achever sur une vérité inattendue, si bien qu'il est parfois difficile de savoir où s'arrête l'absurde et où commence la sagesse.
Cette ambiguïté n'est pas sans rappeler l'univers de Murat qui navigue en permanence entre plusieurs registres. Certaines pièces provoquent le rire par leur exubérance, d'autres impressionnent par leur virtuosité technique, d'autres encore séduisent par la délicatesse de leur dessin. Toutes semblent pourtant appartenir au même monde, où les pirates côtoient les dragons, les robots croisent les chevaliers, et les héros de la littérature voisinent avec les animaux et les créatures fantastiques.
Comme les récits de Nasrettin Hoca, Disque Planète ne connaît pas les frontières. Les cultures s'y rencontrent sans jamais s'opposer. L'Anatolie dialogue avec la Loire, les contes orientaux avec l'imaginaire occidental, l'Histoire avec la bande dessinée, les mythologies anciennes avec la science-fiction. Ce n'est pas un hasard si Murat a réservé une place à celui dont les histoires ont bercé son enfance et qui, aujourd'hui encore, lui rappelle la terre où tout a commencé.
En écho aux paroles du sage vagabond d'Anatolie, les œuvres de Murat semblent, elles aussi, destinées à migrer. Quelques kilomètres plus loin, l'une d'elles prolonge discrètement ce dialogue entre les imaginaires.
C’est au château de la Droitière, demeure où Jules Verne séjournait régulièrement à la faveur d’une visite à sa sœur Anna, maîtresse du lieu, qu’échoua le capitaine Boyton, façonné par le savoir-faire de Murat. Commande explicite de l’association chargée de la restauration du domaine, cette pièce rend hommage à l'univers vernien tout en mettant à l’honneur un personnage haut en couleurs du 19e siècle : Le capitaine Paul Boyton. Aventurier américain devenu célèbre grâce à son costume de navigation et à ses traversées spectaculaires, il inspira Jules Verne, qui s'en servit comme modèle pour certains de ses personnages, notamment dans Les tribulations d’un chinois en Chine.




Peu enclin à travailler sur commande, Murat accepte le défi avec enthousiasme. D'abord par amitié pour ses amis et voisins de longue date, mais aussi parce que cette figure d'inventeur intrépide résonne naturellement avec son propre univers. Le résultat est remarquable. Boyton semble glisser sur les vagues, longue-vue à la main, cigare aux lèvres, comme s'il poursuivait quelque rivage inconnu. Murat y déploie toute la finesse de sa technique de dentelle métallique. À mesure que le visiteur s'approche, le personnage se décompose en une multitude d'objets familiers : tenailles, rondelles, tournevis, clés, morceaux d'outillage et fragments de mécanique disparaissent dans l'ensemble pour mieux recomposer une silhouette étonnamment vivante.
Face au château, cette œuvre semble répondre à la figure de Nasrettin Hoca. L'un est né des contes populaires d'Anatolie, l'autre des grandes aventures du 19ᵉ siècle qui nourrirent l'imaginaire de Jules Verne. Entre eux se tient Murat, passeur discret entre deux cultures qui ne se rencontrent que par les hasards de la vie.
Un nouveau chapitre s'ouvre ainsi dans le parcours de cet artiste atypique, dont la force de travail semble inépuisable. Et lorsque Disque Planète ferme ses portes, le parc n'est jamais tout à fait désert : il se peuple alors de brebis et de béliers, créatures de chair et de sang, qui veillent sur les monstres de fer et jouent les débroussailleuses naturelles parmi les herbes folles.
Dimitri Gabou
Liré, le 12 juillet 2026
Toute reproduction totale ou partielle de ce texte doit faire mention de la source et de l’auteur, merci !








pratique
DISQUE PLANETE
est ouvert les dimanches après-midi
sur réservation
Téléphone : 06 71 82 96 61
Adresse :
29 Rue de la Citrie, 44470 Mauves-sur-Loire





