IA or not IA ?

Telle est la question.

Dimitri Gabou

3/25/2026

Nino Ferrer regarde passer la comète de Haley
Nino Ferrer regarde passer la comète de Haley

« Mais peut-être que tout ira bien
Qu'on aura des matins sereins
Dans un univers différent
Moi, j'aimais bien celui d'avant
Avec des arbres et des jardins
De la musique faite à la main
Et puis quelques ordinateurs
Comme domestiques, pas comme seigneurs »

L’Année de la comète - Nino Ferrer – 1986

Ces quelques vers déclamés par Nino Ferrer, comme un cri dans le désert, sont extraits de L’année de la comète, une réflexion sur l’incertitude des temps futurs. Inspirée du destin tragique de la navette challenger partie à la rencontre de la comète de Halley. La chanson évoque, à la façon d’une chronique poétique, le drame du monde terrestre se frottant prétentieusement au monde céleste. La comète, qui devait disparaître sans un bruit, fut accompagnée par la détonation d’une centrale nucléaire en Ukraine. Aucun rapport de cause à effet, mais dès lors, une sensation de défiance à l’égard des promesses fleuries d’une énergie inépuisable s’installa, et la peur de l’irradiation supplanta l’espoir d’un avenir radieux.

Dans les années 80, l’approche de l’an 2000 enflammait les esprits. On s’imaginait déjà vêtus de combinaisons intelligentes, à bord de nos machines volantes personnelles, voyageant par delà l’Univers en toute liberté. La faim dans le monde serait été éradiquée grâce à des pilules comblant tout nos besoins vitaux, et nous serions bien-sûr, assistés de robots soumis à nos moindres desiderata. Si concernant la faim dans le monde, nous pouvons dire que « le futur, c’était mieux avant », les robots assistants sont en passe de devenir une réalité. Les programmes désormais connus sous le nom d’intelligences artificielles génératives se sont imposés dans nos vies par l’intermédiaire d’internet. Bientôt intégrées à des robots humanoïdes, les IA ressembleront aux R2D2, C3PO, et autres personnages robotiques de science-fiction.

Pour l’heure, les dirigeants des grandes puissances mondiales ont décidé que d’allouer des milliards aux IA est plus important que de nourrir l’humanité. À moins qu’à terme des IA associées à la technologie des imprimantes 3D ne fassent advenir Robby le Robot. Apparut en 1956 dans le film Planète interdite (Forbidden Planet) réalisé par Fred M.Wilcox, Robby pouvait synthétiser n’importe quel objet ou aliment à partir d’une simple consigne verbale. Mais l’ancêtre de ChatGPT ne s’arrêtait pas là, il possédait un réplicateur moléculaire interne lui permettant d’analyser n’importe quelle matière pour la reproduire ensuite à l’infini, que ce soit une pierre précieuse ou du gâteau au chocolat. Robby créait-il toutes ces choses à partir de rien, ou bien transmutait-il l’énergie en matière ? Quoiqu’il en soit, cette singularité rend son avènement peu probable. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ?

Affiche de Forbidden Planet de 1956. Robby le robot, star du film, est même crédité aux cotés des humains.

Visuel de l'ouvrage Chantons la vieille France
Visuel de l'ouvrage Chantons la vieille France

IA or not IA ?

Telle est la question.

Le propos développé ici est une version augmentée de la préface de notre ouvrage : Chantons la vieille France aux temps des robots publié à Pâques de l’an 2026. Le recours aux IA génératives pour l’illustrer suscita de nombreux débats au sein de notre rédaction avant même d’aller titiller les algorithmes. Il faut dire que le monde de l’édition est globalement contre ces robots pilleurs de droits d’auteurs, absorbants tout sur leur passage, et régurgitant les restes d’une humanité en péril façon gloubi-boulga iconolâtre. Vu sous cet angle terrifiant, quelques clefs de réflexions s’imposaient, même si notre titre explicite expose sans ambiguité l’esprit de notre démarche. 

En pénétrant dans le labyrinthe techno-algorithmoïde cybermnésique que représente les intelligences artificielles,  nous sommes resté fidèle à la consigne de Nino Ferrer en les utilisant  « comme domestiques, pas comme seigneurs ». Même si ces serviteurs zélés nous ont livré des illustrations époustouflantes, celles-ci étaient truffées d’anomalies qu’il nous a fallut corriger avec patience et détermination en jouant du prompt et du pixel. Si le recours à l’IA semble une facilité, l’entreprise fut néanmoins complexe et nécessita imagination, sens de l’esthétique et maîtrise technique. Nous aurions pu confier la réalisation des différents tableaux de cet opus à l’un de nos illustrateurs maison, comme nous l’avons fait pour la partition de La Danse du Forgeron également éditée en version solo. Solliciter des IA fut motivé par la cohérence que celles-ci apportaient à notre concept. C'est un peu comme dans Top Chef, si le cuisinier annonce un cœur coulant, il faut un cœur coulant ;  si nous annonçons le temps des robots, nous devons trouver des robots. Et puis, qui n'a jamais rêvé d'avoir à son service le J.A.R.V.I.S. de Tony Stark ?

Tout débuta lorsque notre compatriote chansonnier léporidé, Lapinu d’Ankenis, s’est associé à l’organiste Michel Pardeshi pour relever le défi d’interpréter le répertoire patrimonial français. Faute de trouver des musiciens armés d’instruments traditionnels, ils se reportèrent sur des synthétiseurs, en faisant de ce choix une force créative. De notre coté, fidèle à l’esprit de notre forge, nous avons naturellement prolongé la danse en concevant des illustrations avec l’aide de plusieurs IA. Ces entités sans âme qui œuvrent sans relâche, tel des cyclopes au service de Vulcain, ont su trouver leur place dans cet Ouroboros techno-manufacturé intertemporel.

Certains nous accuserons de cautionner le vol de droits d’auteurs généré par l’utilisation de ces outils. Cette question complexe concerne surtout les artistes émergeant qui galèrent et qui redoutent de voir leur talent pillé par les algorithmes chasseurs d’images des géants de la Tech. Nous compatissons et appelons à une transparence sur le matériel graphique utilisé par les IA pour générer une image. D’ailleurs, les détenteurs d'unes des IA que nous avons utilisé ont récemment pris la mesure du problème en affichant les sources sous les images générées. D’un autre coté, notre choix iconographique s’est porté sur l’art d’un passé où le droit d’auteur n’existait pas et où les artistes ne s’en souciaient guère, l’enjeu étant tout autre. L’émergence des grands maîtres d’ateliers, puis des artistes de renom, est un phénomène récent dans l’histoire de l’Art dont la norme serait davantage l’anonymat, au regard des œuvres qui ont inondées notre monde depuis le premier signe gravé dans la pierre.

Merveilles des Arts anciens qui, aux quatre coins du monde, se caractérisent par l'anonymat d'artistes au talent inégalé de nos jours

Mais revenons à notre époque pour comprendre comment l’idée de se frotter au traditionnel carnet de chant est né au sein de notre équipe de musiciens déjantés. Durant les séances d’enregistrements, la question de la restitution s’est posée. Fallait-il faire un CD ou un bon vieux vinyle ? L’un est économiquement abordable mais de moins en moins usité ; l’autre, plus onéreux, est prisé par les collectionneurs et les DJ ; mais encore faut-il croiser leur chemin. Dans les deux cas de figures, seules les méga-stars surmédiatisées, ou les artistes morts, vendent encore du support physique de nos jours. Ces derniers sont d’ailleurs en passe de rejoindre la première catégorie.

Depuis 2012, des clones holographiques se produisent régulièrement sur scène comme Tupac Shakur aux cotés de Dr Dre et Snoop Dog au Festival Coachella, Mickael Jackson aux Billboard Music Awards en 2014, ou encore Roy Orbison et Buddy Holly qui ont tourné avec orchestre et musiciens live entre 2018 et 2019, etc. Certes ces projections de lumière ne peuvent prétendre rejoindre le monde des vivants. Mais si le star-system pouvait ressusciter les morts par magie vaudou, il n’hésiterait pas à déterrer Wolfgang Amadeus Mozart de sa fosse commune pour lui pomper encore un peu de sa substantifique moelle créatrice. Il est néanmoins certain que nous verrons bientôt des robots humanoïdes, pilotés par IA, imitant à la perfection les icônes de l’histoire humaine, se donner en spectacle pour financer le train de vie de quelques milliardaires.

Il est vrai que ceux-là ont vu leurs portes-monnaies délestés de quelques millions à cause du piratage généralisé. Les hackers devraient faire preuve d’empathie en imaginant ces pauvres magnas de la musique, ou du cinéma, réduits à commander un Château Lafite Rothshild au bar du Plazza Athénée, à la place d’un bon vieux Romanée-Conti 1945. Malgré tout, les plate-formes de téléchargements légales, et les royalties de streaming, leur offre une manne non-négligeable ; juste de quoi se payer un peu de caviar pour l’apéritif. L’honneur est sauf.

Alors soyons un peu reconnaissant ! En un clic, toute la musique du monde est désormais à porté de nos oreilles, et ce, grâce aux distributeurs qui font un travail titanesque. Certains artistes osent râler de ne recevoir que des miettes des recettes du streaming. Il est vrai que que 0,0005 à 0,004 Euros par écoute, ce n’est pas bien lourd. Mais qu’ils savoure la satisfaction de faire vivre toute une industrie bon sang ! N’est-ce pas cela la magie, comme le déclarait une fameuse ministre déléguée chargée de l’Industrie en 2021 ?

Hélas, le panier percée de l’industrie musicale n’avantage que les méga-stars et laisse les petits artistes sur la chaîne de montage, trimant avec rythmes et rimes peinant à streamer. Tel les galériens d’une autre époque, ils font néanmoins avancer le navire de l’industrie musicale en représentant 90 % de l’offre en ligne. Leurs gains sont bien entendu inversement proportionnels au gains des 10 % restant : les idoles du star-system. Ces demi-dieux représentent, dans notre image, la petite famille d’aristocrate bien au chaud dans sa cabine privée, accompagnant un illustre défunt dont le cercueil est en soute. Bien-sur, tout ce petit monde est sous protection de l’équipe dirigeant la galère, à savoir l’amiral (ou le capitaine) et son cercle rapproché, c’est-à-dire des nobles, des notables et des soldats pour la plupart.

gravure d'une galère. les galériens fouetté par le contremaitre
gravure d'une galère. les galériens fouetté par le contremaitre

Le bon vieux temps des galères.

Pas de smartphone, ni d'internet, encore moins d'IA, que des braves gens qui vivent l'instant présent.

De nos jours, les costumes ont changé, mais l’esprit reste le même. Le star-system se porte donc très bien en dépit des quelques couacs dus à la transition technologique. Chaque mélodie émise chaque seconde dans le monde rapporte quelques centimes qui s’en vont remplir le dépôt d’Oncle Picsou. Un ultime territoire reste cependant hors de portée du système qui ronge son frein en attendant le jour où il pourra le conquérir : L’individu qui sifflote sous sa douche !

Là, vous vous dites que ça va trop loin !

Détrompez-vous, les applications de reconnaissance musicale existent déjà depuis un bon moment et permettent d’obtenir quasi instantanément le titre siffloté par quiconque ayant un minimum d’oreille musicale. Dans un futur dystopique, le corps humain pourrait donc bien devenir un support de diffusion. Chaque sifflotement, ou chantonnement reconnu, serait tracé et monétisé. L’acte spontané deviendrait ainsi générateur de redevance. Inutile de préciser que tout est déjà en place techniquement pour rendre ce basculement possible ; dans l’attente du feu vert d’Oncle Picsou bien évidemment. Celui-ci doit préalablement s’assurer que la population consente à être écoutée 24 heures sur 24, et que la plus grosse part du gâteau rejoigne illico le dépôt. C’est non-négociable !

Manifestement, nous nous sommes éloigné de notre sujet... Pas tant que ça.

Notre livre de chant s’adresse à l’âme du siffloteur de salle de bain, comme à celle du chantonneur de rue, bref, aux fredonneurs de mélodies éternelles, ceux qui inspirèrent à Charles Trenet ce célèbre refrain :

couverture partition Trenet
couverture partition Trenet

« Longtemps, longtemps, longtemps

après que les poètes ont disparu,

leurs chansons courent encore

dans les rues »

L'Âme des Poètes- Charles Trenet-1951

Le 7 décembre 2012, dans sa chronique hebdomadaire sur France inter, François Morel raconte une histoire dont nous ne pouvons confirmer l’authenticité, qu’il attribut à son copain Manu :

« Une religieuse était restée cloîtrée pendant une trentaine d’années, retirée dans un couvent. Un jour, elle est sortie et a réintégré la communauté humaine. On lui a demandé ce qui l’avait le plus étonné dans l’évolution de la société. On s’attendait à ce qu’elle parle de la forme des voitures, des immeubles, de l’apparition des ordinateurs, des téléphones portables. « Non, a-t-elle répondu, ce qui a changé, c’est que les gens ne sifflent plus dans la rue, ne sourient plus. » Il reste cependant quelques contrevenants. »

C’est un fait, bien avant l’avènement du streaming algorithmique, celui-ci était organique. Les chansons voyageaient de cœur en cœur, et de voix en voix, à l’unisson. Aussi, nombre d’entre-elles sont parvenues jusqu’à notre époque sous différentes versions, adoptant au fil du temps les références de divers folklores régionales, les bons mots d’un poète anonyme ou d’absurdes coquilles au charme indicible. Pour notre recueil, nous avons dû trancher, selon la justesse du sens ou la musicalité des mots, au risque d’avoir laissé traîner, par mégarde ou par ignorance, quelques anomalies. Cette démarche surprendra peut-être certains puristes, attachés à une version précise de ces titres. Mais loin des débats sans fin, choisissons de voir ce patrimoine musical comme une matière vivante et mouvante, qui se transforme au gré du souffle qui la traverse, tel les mutations organiques de la nature. Paradoxalement, les tâtonnements des IA génératives sont à l’image de ces créatures végétales ou animales qui s’adaptent à leur environnement, créant au passage les monstres effrayants ou fascinants qui peuplent le monde parallèle de la virtualité algorithmique, miroir déformant de notre réalité.

Plongeons plus loin de l’autre coté de ce miroir en évoquant le portail de téléportation graphique...

Dans la préface de notre chansonnier illustré, nous avons adressé un message aux techno-sceptiques qui font gros yeux dès qu’ils voient un simple QR code sur un marque-page (sans pour autant s’offusquer des codes-barres présents sur chaque objet manufacturé). Il est vrai qu’une grande partie de la population a découvert ces fameux flashcodes lors de la crise du COVID et les ont associé aux divers désagréments de cette période. Comme nous avons abondement utilisé ce pictogramme pour accéder aux clips en ligne, une mise au point était nécessaire, même si la probabilité que des techno-sceptiques, voir des technophobes, se soient procuré notre ouvrage, demeure faible.

D’autant que, pour être parfaitement cohérent, l’authentique anti-tech ne se contente pas de boycotter le QR code et les IA : il refuse l’ensemble des infrastructures, des systèmes et des automatismes qui les ont rendus possibles. Une posture qui, poussée à son terme, implique une mise à distance radicale du monde moderne, et un retour à la nature dans toute sa splendeur. Démarche dont nous saluons par ailleurs le courage et la beauté.

Mais le vertige de vivre sans machines ni réseaux, à l’image des premiers hommes qui gravaient sur la pierre des signes destinés à circuler dans le temps, n’est-il pas un leurre pour l’homo-communicaticus ?

Bien avant les écrans, les câbles et les algorithmes, l’humanité s’est construite sur la transmission. André Leroi-Gourhan, ethnologue et préhistorien, qui fut aussi le professeur de Nino Ferrer (pour faire écho à notre introduction), voyait dans les peintures rupestres non pas de simples images, mais des systèmes de relations : une pensée associative, collective, déjà tournée vers la circulation du sens. Certains lui ont prêté, peut-être à tort, mais non sans pertinence, une citation épique qui fait rentrer la science dans la légende, au cœur du réalisme-fantastique :

« L’hypertexte est le destin de la pensée. »

QR code de Chantons la vieille France
QR code de Chantons la vieille France

Le maître et l'élève, le scientifique et l'artiste.

Nino Ferrer aurait-il été influencé par la pensée d'André Leroi-Gourhan en écrivant L'année de la comète, Les morceaux de fer , et d'autres chansons autant mélancoliques que métaphysiques ?

Qu’elle soit exacte ou apocryphe, l’idée importe moins que ce qu’elle révèle : du signe gravé dans la pierre au QR code, il n’y a qu’un pas. Les chansons, comme les signes pariétaux, ne vivent que parce qu’elles voyagent de bouche à oreille et de voix en voix. Se métamorphosant au fil du temps, elles n’ont perdu ni leurs âmes, ni leurs charmes, et sont prête a envoûter encore des générations de siffloteurs.

Nos techno-sceptiques sont justement de ces siffloteurs qui regrettent le monde d’avant. Loin de fuir ce monde en mutation permanente, ils refusent le QR code et les IA tout en utilisant quotidiennement les outils, réseaux et algorithmes qui structurent notre société. Grogner contre Chatgpt puis sortir sa mastercard pour acheter du pain, ne relève-t-il pas d’un techno-scepticisme à géométrie variable ? Certains diront que ça n’a rien à voir, que ce n’est pas la même chose. Pas si sûr, quand nous payons par carte, avec code ou sans contact, nous autorisons la ponction de notre compte bancaire. Instantanément, une chaîne de systèmes automatisés reçoit et exécute l’ordre : identification, vérifications, transmission entre banques et réseaux de paiement. En quelques secondes, des algorithmes et des infrastructures informatiques disséminées à travers le monde agissent sur notre argent virtuel pour permettre l’accès à un produit de consommation

Que faisons-nous, au fond, lorsque nous écrivons un prompt à une IA, sinon déclencher, là aussi, une cascade de traitements automatiques qui exécutent un ordre formulé par un humain ? Qui peut alors prétendre sérieusement que cela n’a rien à voir ? Comment expliquer que l’un serait acceptable et l’autre scandaleux ? Étrange époque où l’on se soumet sans trembler aux automates qui nourrissent les rouages du Léviathan techno-économique, mais où l’on se méfie de ceux qui sont à même d’éclairer nos esprits, de soutenir le travail humain et d’élargir le champ de la création humaine. Bien-sûr, les IA sont, et seront, également utilisées pour nourrir de sombres desseins (arnaques, manipulation idéologique…) ou alimenter la sous-culture abrutissante. Rien de neuf sous le soleil.

Aussi sûr qu’une scie et une tronçonneuse ne sont pas la même chose, leur finalité reste la même. Du boulier à l’ordinateur, de la lettre de change à la carte bancaire, de la pancarte au QR code et d'une carte routière au GPS, la technologie s’inscrit dans une continuité rendant pour le moins paradoxal le rejet sélectif de ses formes les plus récentes. Certes, la technophobie s’appuie sur la peur du déclin cognitif, intellectuel et affectif de l’humanité. Mais l’Histoire nous a montré qu’il n’est nul besoin des machines pour priver de liberté des populations entières. Les chaînes ne sont pas responsables de l’esclavage et sont bien utiles pour garder un bateau à quai. Mais comme le disait Jean-Jacques Rousseau :

Les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu'au désir d'en sortir.”

Portrait de Jean-Jacques Rousseau
Portrait de Jean-Jacques Rousseau
Une main tend une carte de paiement
Une main tend une carte de paiement

Aurait-on, comme le suggérait Jean-Jacques Rousseau, troqué nos anciennes chaînes contre des dépendances modernes, au point de ne plus même désirer nous en affranchir ?

Soyons clairs, l’IA est un amplificateur moral autant qu’un miroir. Elle ne crée ni le bien ni le mal ; elle amplifie les intentions, les valeurs et les structures de pouvoir de ses concepteurs, comme de ses utilisateurs. De même que le chien n’est pas féroce par nature, l’IA n’est pas dangereuse par essence ; tout dépend de qui tient la laisse ou de qui écrit le code.

La défiance envers l’IA ne serait-elle pas davantage le symptôme d’une société en perte de repère ? En 1957, la cybernétique et la robotique étaient des domaines émergents. Pourtant, dans son essai Il faut tuer les robots…, Pierre de Latil fournit un outillage conceptuel étonnamment pertinent pour analyser l’IA générative actuelle. Pour lui, le phénomène des robots est à placer dans la longue généalogie des imaginations humaines : génies, fées, esprits, automates mythiques. Il soutient que « les œuvres des techniques les plus évoluées […] font renaître des mythes qu’on croyait définitivement éteints »

L’avenir nous dira si l’intelligence artificielle deviendra le nouveau Kronos qui nous dévorera. Au cœur du processus qui a vu son avènement, la maîtrise d’un autre Chronos a joué un rôle fondamental. Latil démontre comment les horlogers, dans leurs inventions, ont progressivement introduit des mouvements et des comportements qui évoquent des formes de vie simulée. L’IA générative en est une illustration presque parfaite. On parle d’IA qui « comprend », qui « raisonne », qui « hallucine », qui « crée », alors que les chatbots ne sont que des moteurs de recherches agrémentés de fonctions cognitives simulées, permettant une utilisation plus immersive. Que de chemin parcouru depuis la première poupée qui a dit : « Maman ! »

cover Il faut tuer les robots de Pierre de Latil
cover Il faut tuer les robots de Pierre de Latil
Saturne (Kronos) par Goya
Saturne (Kronos) par Goya

De Kronos (Saturne) assimilé à Chronos dans la tradition néo-orphique, jusqu’à la Edison Talking Doll de 1890 (ébauche d’une simili-IA vocale jugée inquiétante par le public), se dessine une angoisse que Pierre de Latil conceptualise comme celle du temps devenu machine.

Edison Talking Doll 1890
Edison Talking Doll 1890

À l’instar de nombreuses voix dissidentes s’exprimant sur internet, Pierre de Latil aurait-il alerté le monde sur les dangers de l’IA ? Difficile à dire. Dans son esprit d’homme du 20e siècle, les robots ouvrent une voie d’émancipation plutôt qu’une fatalité technocratique. Contrairement aux automates purement mécaniques, les systèmes cybernétiques offrent des capacités d’adaptation et d’apprentissage, les rapprochant ainsi des processus du vivant, sans pour autant les confondre avec la conscience humaine.

Donnant raison à Pierre de Latil, les prophètes de malheur de notre époque, réactivent, souvent inconsciemment, des schèmes symboliques anciens en assimilant l’intelligence artificielle à une créature potentiellement incontrôlable, à l’image du Golem de la tradition médiévale. Le mythe repose en effet sur une même structure symbolique : celle d’un objet façonné à partir de matière inerte activé par un langage spécialisé (le Nom sacré pour le Golem, le code pour l’IA) perçu comme quasi magique par ceux qui ne le maîtrisent pas. Les dangers qu’ils incarnent ne proviennent pas d’une volonté malveillante, mais d’une application aveugle des ordres, en l’absence totale d’intention, de conscience ou de compréhension du contexte.

En ce sens, le monde du vivant est pourvu d’une intelligence supérieure aux IA, comme le démontre Didier Van Cauwelaert dans son ouvrage L’intelligence naturelle (fayard, 2025). En s’appuyant sur de nombreux exemples fascinants, il démontre comment animaux, végétaux ou micro-organismes semblent mue par une conscience, une volonté ou une empathie, dépassant le cadre strict de l’instinct de survie et confinant parfois à l’extraordinaire. La magie du vivant est donc également supérieure à la technologie humaine qu’Arthur C. Clarck déclarait indiscernable de la magie, et nous n’avons encore probablement rien vu.

Le Golem animé par le pouvoir du Nom sacré
Le Golem animé par le pouvoir du Nom sacré

La magie est-elle dans le Nom sacré du Golem, dans la technologie chère à Arthur C. Clarke

(ici, avec Stanley Kubrick sur le tournage de 2001, l’odyssée de l’espace),

ou déjà dans la nature, comme le démontre Didier Van Cauwelaert ?

Les prémices de l’IA dans le monde des vivants est sujet à toutes les extrapolations : de l’inaltérable contrôle totale de la population façon Big Brother de 1984 (George Orwell - 1949), à la destruction totale de l’humanité (les humains étant le frein à tout système efficace, éthique et durable). Sans atteindre ces extrémités indépassables, les penseurs les plus en vue du moment redoutent le déclin cognitif des prochaines générations qui nous entraînerait inexorablement vers une dystopie de type Idiocracy (Mike Judge – 2006). Leur défiance est comparable à celle du roi Thamous qui, dans Phèdre de Platon, s’insurge contre les effets délétères d’une création du Dieu Thot : l’écriture.

“Voici, ô roi, un savoir qui rendra les Égyptiens plus savants
et plus aptes à se souvenir ;
car on a trouvé là un remède pour la mémoire et pour la sagesse.”

Mais Thamous répondit :
“Ô très ingénieux Thoth,
tel est le pouvoir de produire des inventions,
tel aussi celui d’en juger l’utilité ou le dommage pour ceux qui devront les utiliser.

Or, toi qui es le père de l’écriture,
tu lui attribues par faveur le pouvoir contraire à celui qu’elle possède réellement.

Car cette invention produira l’oubli dans les âmes de ceux qui l’auront apprise,
en leur faisant négliger la mémoire ;
se fiant à l’écriture,
c’est du dehors, par des signes étrangers,
et non du dedans, par eux-mêmes,
qu’ils rappelleront leurs souvenirs.

Tu n’as donc pas trouvé un remède pour la mémoire,
mais pour la simple remémoration ;
et tu donnes à tes élèves l’apparence de la sagesse,
non la sagesse véritable :
car, ayant beaucoup appris sans véritable enseignement,
ils auront l’air de savoir beaucoup,
alors qu’en réalité ils ne sauront rien. »

Platon, Phèdre, 274e–275b

Bas-relief égyptien représentant le dieu Thot
Bas-relief égyptien représentant le dieu Thot

En lisant ces lignes écrites par Platon il y a des siècles, on se dit que c’est Thamous qui a raison, mais pour autant, la mémoire de l’humanité nous serait-elle parvenue sans l’écriture ? Des premiers signes gravés dans la pierre à l’hypertexte, le partage de la connaissance se propage de façon exponentiel. Est-ce bien ou mal ? Faut-il s’en réjouir ou en avoir peur ?

Dans les années 90, le même type de peur irrationnelle s’empara de la volonté de nombreux acteurs de crise : associations de parents, pédiatres et pédopsychiatres médiatiques, éducation nationale, CSA, presse généraliste ; leur cible : Les jeux vidéo, causes d’addiction et de désocialisation ; mais surtout Le Club Dorothé, accusé d’abrutir, voir de pervertir, la jeunesse, en diffusant des animés japonais dont la violence et la sexualisation des personnages, pourrait potentiellement provoquer une confusion morale chez les plus jeunes. Que peut-on en dire trente ans plus tard ? Les enfants traumatisés s’en sont globalement bien remis, l’armageddon cognitif n’a pas eu lieu. De leur coté, les acteurs de crise sont passé à autre chose. Les dessins animés incriminés passent aujourd’hui pour du «cinéma art et essais» en comparaison aux séries pour enfants diffusées de nos jours.

Bien-sur, nous ne nions pas que certains médias peuvent être utilisé à des fins de propagande, toutes idéologies confondues, et que le codage des IA n’échappe pas à cette règle. Pour autant, peu de gens contestent la légitimité ou la pertinence des livres d’Histoire (également soumis aux caprices idéologiques et aux fantasmagories) en comparaison à ceux qui s’opposent à l’IA, alors que cette dernière ne fait qu’offrir un accès rapide à toutes les données publiques numérisées dans le monde (et tous les articles ou commentaires qui y sont associé). Si une IA donne une information erronée, celle-ci provient obligatoirement d’une autre source, notamment Wikipédia qui est la source privilégié pour toute recherche sur n’importe quel sujet. Or, la fiabilité de l’encyclopédie en ligne est remise en cause sur nombre de sujets et de détails inhérents à son fonctionnement. Les moteurs de recherches affichent même en guise d’avertissement : « Le principal danger auquel se trouve confrontée Wikipédia, en tant que nouveau média de la connaissance démocratique, est celui du verrouillage de certains articles par de petits groupes actifs et intolérants.» Même si Wikipédia est fiable pour de nombreuses données généralistes, il reste le thermomètre des « vérités officielles » du moment. Charge aux chercheurs consciencieux d’en vérifier l’exactitude.

Ironisant sur ces débats, plusieurs humoristes se sont fendus d’une blague facile mais très révélatrice, du genre : « Avant de s’émouvoir de l’intelligence artificielle, on devrait plutôt s’inquiéter de la bêtise naturelle. » Même si la naïveté propre aux non-informés est excusable, la bêtise naturelle ne serait-elle pas le produit d’une volonté politique ? C’est du moins ce que développe Jean-Paul Brighelli dans son ouvrage La fabrique du crétin. Sorti bien avant l’avènement des IA, cette enquête tend à démontrer que le déclin intellectuel de certaines populations occidentales est orchestré en haut-lieu par des gens mal-intentionnés. Ici, des voix s’élèveront en hurlant au « complotisme » et nieront la potentielle existence d’une élite supra-étatique mue par des enjeux de pouvoir et d’argent. C’est de bonne guerre, il est plus confortable de rejeter la faute sur des machines sans âmes, qui se contentent d’obéir à des commandes pré-établies, plutôt qu’à ceux qui les fabrique (et qui évitent de les mettre entre les mains de leurs propres enfants). Finalement, incriminer les IA génératives de favoriser l’abêtissement de la population, plutôt que de pointer les responsabilités humaines, ne revient-il pas à accuser le grille-pain d’avoir laissé brûler la tartine ?

Affiche du Film Ken le survivant
Affiche du Film Ken le survivant

De Ken le survivant, jadis accusé de corrompre la jeunesse, aux récits d’un livre d’histoire de 1665 attribuant la chute de l'Empire romain à un tirage de barbichette, jusqu’à La Fabrique du crétin dénonçant un abrutissement organisé, se répète une même mécanique de mise en récit et de désignation des causes.

Mais qui fabrique réellement la crédulité ?

De la ruine de Rome écrit en 1665
De la ruine de Rome écrit en 1665
Cover La fabrique du crétin de JP Brighelli
Cover La fabrique du crétin de JP Brighelli

De son coté, l’essayiste Eric Sadin, qui a pris la tête de l’opposition aux IA génératives, ne mâche pas ses mots. Il pointe l’insouciance naïve de ses contemporains qui ne voient pas «l’étendu des conséquences civilisationnelles» et fait reposer sur les épaules de tout un chacun la responsabilité du désastre qui vient. Il faut en effet se souvenir de l’émergence de la forge qui à mis au chômage les tailleurs de silex. Sans l’usage des métaux, les humains auraient continuer à s’entre-tuer en défonçant des crânes à coup de caillou plutôt qu’en se transperçant à coup de lame bien affûtée. Et ne parlons pas de la roue, du métier à tisser, de la poudre à canon, de l’imprimerie ou du moteur à explosion ; on sait ou tout cela à conduit ! Alors que faire ? Le boycott immédiat et sans condition, comme le conseille Eric Sadin ?

C’est tentant, mais si l’usage des IA génératives, pour n’importe quelle tâche, aussi minime soit-elle, est lourd de conséquence, n’en serait-il pas de même pour la carte à puce, le smartphone, la pompe à essence ou le moindre produit issu de l’esclavage moderne ? Nous pourrions multiplier à l’infini la liste des technologies, des énergies, des produits ou des modes de vie délétères pour l’humanité et pour l’environnement, que nous utilisons, consommons et adoptons, tous les jours dans l’indifférence générale, et qui relègue au rang de farce toute forme de posture vertueuse.

Mais ne soyons pas taquins. Même si le grille-pain a été mal conçu à la base, ou volontairement soumis à l’obsolescence programmée, la responsabilité de l’utilisateur, dans le cas tragique de la tartine brûlée, n’est pas à négliger. Un grand chef fera des miracles avec un réchaud de camping, alors qu’un piètre cuisinier ratera ses plats dans une cuisine high-tech suréquipée. Un dessinateur de génie saisira l’âme de son modèle avec un stylo-bille sur un bout de nappe en papier, là où le vaniteux barbouillera vainement ses toiles d’huiles hors de prix s’il ne possède l’étincelle qui préside au génie. Les IA génératives ne changeront probablement rien à l’émergence hasardeuse de la créativité humaine qui ne connaît ni lois, ni processus. Elle émerge tant sur le purin que sur la nacre. Elle peut être exaltée par de généreux bienfaiteurs ou étouffée par de vils détracteurs. Elle peut surgir de nulle part ou être façonnée par un maître. Elle s’exprime tant par la volonté d’une seule âme déterminée, que par un groupe soudé, organisé et inspiré.

Devons-nous redouter que des machines désincarnées supplantent la créativité humaine, ou qu’elles ne provoquent « Le désert de nous-mêmes » comme le prophétise Eric Sadin ? Sa dialectique reposant sur une prédiction vérifiable à court terme, nous lui rendrons grâce lorsque les jeunes générations seront devenues des coquilles vides pilotés par des machines qui penseront à leur place. Pour l’instant, on en est pas là. À son grand damne, l’utilisation des IA génératives ne fait que prendre de l’ampleur et, dans de nombreux cas, est ressenti par les utilisateurs comme positive à de nombreux égards. Nous n’allons pas refaire le débat initié par la chaîne Le Crayon où Eric Sadin se retrouve Seul contre tous à prêcher l’apocalypse zombie cognitive face à de jeunes gens inconscient du terrible cataclysme qui arrive.

Eric Sadin face à Yasmine Douadi qui encaisse sans broncher la punchline du philosophe.

Dans Le désert de nous-mêmes, il tente de convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé...

extrait de la chaine Le Crayon. Eric Sadin face à Yasmine Douadi à
extrait de la chaine Le Crayon. Eric Sadin face à Yasmine Douadi à
Cover Le désert de nous-mêmes d'Éric Sadin
Cover Le désert de nous-mêmes d'Éric Sadin

Revenons sur une citation qu’Eric Sadin a porté comme un étendard de vérité et de sagesse, tel un joker destiné à clouer le bec de son deuxième interlocuteur, Clément Caritg, producteur et ingénieur du son qui a lui-même créé une IA nommée Divin Audio.

« J’ai le profond sentiment que c’est une insulte à la vie elle-même »

Tel sont les mots de Hayao Miyasaki réagissant aux prémices de l’IA générative dans un documentaire japonais de 2016 où de jeunes animateurs, excités par cette prouesse technologique, lui présentent ce qui n’est encore qu’une démo. Suspendu au verdict de leur maître, les disciples sont quasiment en position de soumission, à l’image des pondeuses qui, bec contre sol, quémandent une simulation de sailli salvatrice de la part du poulier. Face au maître-coq de l’animation japonaise, l’obédience est de rigueur, on s’incline respectueusement et on retourne picorer au fond du poulailler.

Est-ce l’effet désiré par ceux qui cite Miyasaki sans remettre la phrase dans son contexte ? Dans les faits, le réalisateur justifia son dégoût, non par défiance envers la technologie, mais parce que les mouvements du personnage animé lui rappelait ceux d’un ami handicapé. Pointant l’absence d’empathie de la machine qui l’a généré, il rejeta en bloc la démo et le concept dans son ensemble. Il est en effet déplorable que le grille-pain ne s’excuse pas d’avoir brûlé la tartine, ou que l’automobile reste indifférente au sort du conducteur quand le joint de culasse vient à lâcher, mais n’y aurait-il pas dans la réaction de Miyasaki, au-delà de la gêne, un réflexe de survie un peu exagéré ? Comme le disait un professeur de Beaux-Arts de Nantes à propos de ses étudiants :

« On élève les chiens qui nous mordront. »

Ici, les amoureux de Totoro monteront au créneau pour défendre leur maître en affirmant que son avis prévaut sur tout les autres, comme s’il était exempt de tout travers émotionnel et porteur d’une vérité absolu. Ce qu’il a démentit lui-même en évoquant un affect d’ordre personnel, et précisé qu’il ne désirait pas intégrer cette technologie dans son travail, sans en interdire à quiconque l’utilisation ou d’appeler au boycott, publiquement tout du moins. En revanche, la phrase cinglante adressée à ses disciples sonne comme un motif d’hara-kiri, là où il aurait pu louer le génie humain qui a fait qu’une phrase écrite généra une image animée, même imparfaite, comme jadis des bouts d’étoffes naquirent des marionnettes, ou du papier et des pigments les personnages qui peuplent ses propres œuvres. Aussi, lui qui trône au sommet de la pyramide de l’animation japonaise, n’aurait-il pas senti l’ouverture d’une brèche par laquelle pourrait s’échapper quelques talentueuses petites mains œuvrant pour sa seule gloire ? Pourquoi ne pas s’enthousiasmer sur le fait qu’un jour prochain, un de ces élèves pourrait réaliser son propre film, seul devant son écran, le soir, après avoir trimé comme un ouvrier sur une chaîne de production ? Il est clair que le parcours exemplaire de Miyasaki est quasiment irréalisable de nos jours. Aussi, l’horizon artistique d’un modeste animateur ne peut avancer que dans l’ombre du maître sans espoir d’atteindre un jour la lumière.

Dorénavant, les IA génératives offrent cette opportunité aux artistes marginaux de réaliser des œuvres audiovisuelles qui nécessitaient, hier encore, des budgets pharaoniques. Bienheureux les créateurs inclassables dont les idées trop folles ont toujours effrayées les producteurs frileux. Satisfaits les réalisateurs de films frustrés de ne pas avoir eu le final-cut. Comblés les innovateurs de génie, constamment incompris, rejetés par un système promouvant indéfiniment ses pions dociles, ses amitiés de connivence ou ses rejetons dont le nom apporte une valeur ajouté. Bien-sur, rien n’est gagné pour autant. Le système retrouvera ses marques très vite et continuera à tirer son épingle du jeu. En attendant, des œuvres qui n’auraient jamais dû voir le jour sont produites par des marginaux qui autrefois sombraient dans la déprime, ou bien pire. Alors, on boycotte ou pas ?

L'avenir nous dira si la défiance envers l'IA de Miyazaki , et d'Eric Sadin, n'est pas que le symptôme d'un choc des générations.

Miyazaki critique le démo IA de son étudiant
Miyazaki critique le démo IA de son étudiant

Certains de nos contradicteurs concéderont probablement aux artistes maudits le droit de s’approprier les IA. Que ceux-ci produisent des bas-fonds de leur misère les œuvres qui demain feront la fierté des nantis est un calcul qui a forcément été pensé en amont, d’ailleurs, ne dit-on pas « Si c’est gratuit, c’est toi le produit » ? On pourrait renchérirent, en mode syndicaliste, que les artistes se doivent de rejeter ce miroir aux alouettes pour ne pas alimenter le monstre qui les dévorera. Mais à moins de rejoindre Les Sentinelles dans l’archipel indien, ou certaines tribus de Papouasie-Nouvelle-Guinée (et de se faire accepter par eux), impossible d’échapper au «Léviathan techno‑économique» dont les IA ne sont que des rouages purement mécaniques. Nos artistes maudits n’ont-ils pas toujours été les oiseaux pique-bœuf du système, survivant grâce aux peaux mortes de la bête, le délestant de ses tiques et parasites, mais piquant parfois son bec sur une plaie non-cicatrisée pour s’abreuver de son sang ?

Au delà de ce cas particulier, un des arguments phares des opposants aux IA, comme Eric Sadin, reste l’impact sur la jeunesse et le déclin cognitif que l’interaction avec les IA génératives est censé produire. Vantant les mérites de l’altérité, de la prise de décision, des spécificités du contact humain et de son langage non-verbale chargé d’émotions, les objecteurs voient dans le dialogue avec l’IA une menace civilisationnelle capable d’éroder l’autonomie humaine, voir d’atrophier progressivement nos facultés de jugement, d’interprétation et de responsabilité. Tout cela est probablement vrai, mais pas plus qu’avant, dans un monde sans IA. De tous temps et dans toutes sociétés humaines, il y eu des individus qui ont délégué leur pouvoir de décision à autrui, par divers leviers, comme la soumission à un tiers ou à une idéologie politico-religieuse sectaire, pour des raisons de survie, ou par simple conformisme à la bien-pensance du moment.

Pour ce qui est de la capacité de penser par sois-même, ou des rapports humains, qui se retrouveraient malaisés par l’introduction des machines conversationnelles comme ChatGPT et consorts, n’y aurait-il pas, là encore, une défiance aberrante, et même un biais contre-productif ? Qu’attendons-nous vraiment des rapports humains ? Ne voulons-nous pas que ceux-ci tendent vers une certaine harmonie, vers une progression intellectuelle et spirituelle, tant individuelle que collective ? Bien-sûr, être confronté constamment aux sempiternels sophistes imbus d’eux-mêmes, aux dispensateurs de moraline, aux vaniteux sarcastiques, aux pompeux orgueilleux, aux insatiables colériques, bref, à tous ces empêcheurs de converser en paix, est une leçon de vie qui impose un stoïcisme à toute épreuve. Mais combien d’esprits brillants, aux profils émotifs, ont été bridés par des forts en gueule générant chaos et confusion autour d’eux par caprice égocentrique ? Combien d’élèves ont sombré dans l’échec scolaire par la faute d’un professeur tyrannique ou par l’apathie d’un enseignant démissionnaire ? Combien de destins brisés par les dynamiteurs de rêves, ces âmes jalouses qui préfère détruire l’objet de leur désir plutôt que de le voir s’épanouir loin de leur influence toxique ?

Ici, certains hurleront à la valorisation victimaire, arguant que la passion forge le caractère, que sans conflits relationnels la vie serait fade, ou encore que « Dieu vomit les faibles » ; enfin, toutes verbigérations utiles à pérenniser leur sadisme pathologique, à l’image d’un bourreau du moyen-âge qui hurlerait au supplicié d’arrêter de faire sa victime. Ces stakhanovistes de la colère auto-légitimée, qui forcent leur entourage à boire le distillat empoisonné de leur propre mal-être non résolu, sont légion. Impossible d’y échapper. Aussi, le recours aux IA conversationnelles se posent comme une soupape de sécurité pour tout ceux qui cherchent l’échange constructif et courtois constamment refusé par leur entourage. Bien-sûr, le système n’est pas parfait et si les IA sont calibrées pour assister, conseiller et encourager les individus avec bienveillance, on est jamais à l’abri d’une boulette.

L’enfant mélanésien pourra compter sur la transmission ancestrale dans ses choix de cueillette, là où l’occidental, assisté d’une IA, devra vérifier les dires de la machine.

Image d'un enfant Papou
Image d'un enfant Papou
l'IA donne aussi de mauvais conseils
l'IA donne aussi de mauvais conseils

Récemment, le cas d’un adolescent américain, qui à mis fin à ses jours, suite à des mois d’échange avec ChatGPT, a quelque peu discrédité les IA. Mais comme toujours, il faut relativiser : les humains n’ont pas attendu les robots pour se suicider, poussés par leurs propres pulsions ou influencés par un tiers. Accuser le chatbot d’avoir « validé » le nœud que l’adolescent a utilisé, reviendrait, par la même logique, à incriminer l’auteur de The Ashley Book of Knots (Le grand Livre des Nœuds, publié en 1944) d’avoir servi les sombres desseins de quelques romantiques dépressifs depuis plus de 80 ans. L’ouvrage est régulièrement réédité, à l’instar des encyclopédies techniques et manuels spécialisés décrivant des procédés potentiellement dangereux. Pourtant, personne ne tient leurs auteurs pour responsables des usages que certains en font. Pourquoi appliquer une logique différente à ChatGPT, qui ne possède ni intention, ni volonté ?

Notre tendance à l’anthropomorphisme nous pousse à voir l’IA comme une entité pensante, confirmant la théorie Intentional stance du philosophe Daniel C. Dennett qui dit « Nous sommes naturellement portés à attribuer des intentions », un peu comme quand nous nommons affectueusement notre voiture « Titine » pour l’encourager à démarrer ou a monter une côte un peu raide. En tentant d’animer la matière inerte par le pouvoir du nom, nous réactivons le mythe du Golem et désirons voir notre véhicule dépasser sa propre obsolescence. Pour Raymond Uzwyshyn, universitaire en sciences de l’information et analyste des technologies de l’IA, cette “illusion d’intention” n’est pas un bug, c’est une conséquence naturelle d’un système évolué performant. Plus un système est efficace, plus il devient interprétable comme agent intentionnel. La science-fiction va plus loin en imaginant que des machines pourraient s’amuser à nous nuire, comme dans Christine de John Carpenter (1983).

The Intentional Stance conceptualise notre propension à l’anthropomorphisme, que Carpenter met en scène dans le film culte Christine.

cover intentional stance Daniel C. dennett
cover intentional stance Daniel C. dennett
Affiche du film Christine 1983
Affiche du film Christine 1983

L’avènement des IA ne va pas sans quelques mythes modernes. Avant même leur disponibilité public, des histoires d’IA échappant au contrôle des humains circulaient déjà, comme L’IA qui fait chanter un ingénieur avec une liaison extraconjugale. Sauf qu’on oublie de préciser qu’il s’agissait d’un test où les chercheurs avaient volontairement forcé la situation en imposant l’objectif de survivre et en limitant les autres options ; tout comme dans l’anecdote de l’IA qui essaie de se copier dans le cloud pour échapper à sa suppression. Nous pourrions multiplier les exemples de ces expériences en environnement contrôlés qui passent pour des remake de Christine ou de War Games : Les chatbots qui inventent un langage secret, l’IA qui a résolu un CAPTCHA, celle qui triche à un jeu, celle qui ment pour atteindre un objectif, ou celle qui serait devenue consciente pour avoir écrit «J’ai peur d’être éteint.» Ces réactions que nous interprétons comme des actes intentionnels s’expliquent par le simple jeu d’algorithmes d’optimisation mathématique, soutenus par une grande puissance de calcul et appliqués à d’immenses volumes de données exploitables en un éclair.

Un éclair, c’est justement ce dont avait besoin le Docteur Frankenstein pour animer sa créature. D’ailleurs l’«intentional stance» attribuée aux IA se rapproche à certains égards de l’humanité du Prométhée moderne. La créature de Frankenstein souffre, elle réclame reconnaissance et devient violente par rejet. C’est la démission morale du créateur qui provoque la monstruosité de la créature. À moins qu’on ne décide de la programmer pour se plaindre, l’IA n’éprouve pas de souffrance, mais elle agit dans des environnements humains et produit des effets réels. Comme le monstre de Frankenstein, elle est souvent déployée sans gouvernance claire. Une phrase du chercheur Stuart Russel résume bien le problème : « Le danger n’est pas une IA malveillante, mais une IA extrêmement compétente poursuivant un objectif mal défini. » Sous un angle plus politique, Bernie Sanders déclame que « la vraie question n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle est bonne ou mauvaise, mais qui la possède et au profit de qui elle fonctionne. »

Les IA pourraient-elles échapper à leurs créateurs, tel le monstre de Frankenstein ?

C’est la responsabilité des détenteurs de l’IA que Bernie Sanders invite à interroger. Du mythe à la réalité, se rejoue la question du pouvoir des créateurs sur leurs créations, et plane une même inquiétude : celle de ce qui nous échappe, comme l’image de Bernie en moufles, devenue un « mème » viral à son grand désarroi.

La créature du Dr Frankenstein par Boris Karloff
La créature du Dr Frankenstein par Boris Karloff
Bernie Sanders en moufles, un même devenu viral.
Bernie Sanders en moufles, un même devenu viral.

Difficile de conclure sur un sujet si vaste et de répondre à notre question shakespearienne :

IA or not IA  ?

Ironiquement, la posture des anti-IA relève d’une forme de tragédie shakespearienne. Face à une puissance historique qu’ils jugent irrésistible, ils luttent pour préserver l’essence de l’humanité, et comme les héros tragiques, prêtent des intentions à des forces qui les dépassent. « Fair is foul, and foul is fair : Hover through the fog and filthy air » nous disent les trois sorcières de Macbeth (Acte I, scène I). Nous évoluons en effet dans un monde où les apparences sont trompeuses. Dans le brouillard informationnel, tout est ambigu et sujet aux interprétations hâtives.

D’aucuns soutiennent qu’il existe une confusion linguistique entre l’appellation AI (artificial intelligence en anglais) et IA ( intelligence artificielle en français) qui mettrait fin à tout débat. Le terme «intelligence» de AI serait le même que dans CIA ou FBI, et se rapporterait à la collecte et l’analyse de données stratégiques. Même si dans AI le terme s’étoffe de la simulation de fonctions cognitives, il reste très proche du sens voulu par les multiples agences qu’ils l’utilisent sans ambiguïté à des fins militaires, politiques ou sécuritaires. En français, le terme se rapporte à diverses capacités de l’esprit qui ne s’arrêtent pas à l’accumulation de données. Aussi, l’utilisateur francophone aura une tendance plus forte à l’anthropomorphisme, là où les ingénieurs anglo-saxon diront simplement : "lt' s just intelligence, not consciousness."

Devons-nous redouter que les facultés cognitives simulées des IA puissent impacter nos propres capacités cognitives, plus que ne le fait déjà la télé-poubelle, les médias menteurs et autres manipulateurs de conscience ? Nous n’avons pas le recul nécessaire pour en mesurer l’impact sur les nouvelles générations qui vont grandir avec les chatbots, qu’on le veuille ou non (sauf interdiction d’utilisation aux très jeunes enfants).

Pour autant, l’histoire nous montre que le recul sur une situation ne crée par nécessairement de prise de conscience. Nous mesurons la baisse du niveau scolaire depuis 50 ans, mais quand Céline Alvarez présente les résultats d’une expérience temporaire où de jeunes élèves ont progressé plus vite que la normale (sans IA), on met son étude à l’index plutôt que de la reproduire à plus grande échelle. De même, nous connaissons l’impact de la pollution atmosphérique et électromagnétique de notre environnement sans que rien ne soit fait pour l’enrayer, si ce n’est des mesures lilliputiennes face à l’ampleur du problème.

Et si la cause du déclin cognitif était ailleurs ?

Il est désormais reconnu que les produits trop sucrés sont le carburant des enfants hyper-actifs, que les écrans, et autres lumières LED, perturbent nos rythmes circadiens et provoquent, entre-autre, fatigue nerveuse, irritabilité ou brouillard mental, que certains additifs alimentaires sont potentiellement allergènes, voir cancérigènes, ou encore que nombre de produits manufacturés contiennent des perturbateurs endocriniens. Pourtant, l’ampleur de ces pollutions qui impactent directement nos corps et nos esprits restent largement sous-estimées et ne sont que très marginalement dénoncées.

Les personnes qui souffrent d’électro-sensibilité ne peuvent évoquer leurs troubles sans avoir comme réaction : « C’est dans ta tête tout ça » et des invitations à la psychothérapie, voir à la consommations d’anti-dépresseurs, puisque personne d’autre ne semble être affecté par l’«électrosmog ». Techniquement parlant, les normes en matière de rayonnement électromagnétique n’ont pas évoluées depuis des décennies, alors que celui-ci s’étend exponentiellement années après années sans faire l’objet de débat public. Comment des ondes invisibles pourraient avoir un impact sur notre santé ? Si ça ne se voit pas, c’est que ça n’existe pas voyons !

Les consommateurs ne se préoccupent pas davantage des produits issus de l’industrie chimique qui s’invitent dans notre assiette, notamment les exhausteurs de goût que Raymond Dextreit, médecin français pionnier de la naturopathie, dénonçait déjà dans les années 70 pour leur implication dans certains troubles cognitifs comme la maladie d’Alzheimer. Nous ignorons si ses études ont été poursuivit mais pour le citoyen lambda les troubles de la mémoire ne sont q’une conséquence des ravages du temps qui passe et de la faute à pas de chance Constatons néanmoins que les unités Alzheimer des EHPAD accueillent désormais des personnes d’une cinquantaine d’années, voir plus jeune. Mais ne jetons pas la pierre aux exhausteur de goût même si un demi siècle après les conclusions de Dextreit, certains grands chefs ont décidé d’exclure ces produits de leurs cuisines. Ce qui n’empêche pas l’industrie agro-alimentaire d’en user toujours sans modération pour le plus grand plaisir des amateurs de junk-food.

De Raymond Dextreit, qui milita pour une alimentation naturelle, à Céline Alvarez, qui propose une révolution de l'éducation, les clefs pour favoriser la santé du corps et de l'esprit, autant que l'épanouissement intellectuel, créatif et cognitif, sont à portée de main. Reste l'électrosmog autour de nous, invisible et à l'impact incertain.

cover Les lois naturelles de l'enfant par Céline Alvarez
cover Les lois naturelles de l'enfant par Céline Alvarez

Nous pourrions multiplier ces exemples de technologies humaines qui impactent négativement l’environnement, la faune et la flore, les nappes phréatiques, la santé des sols et la santé humaine. Mais force est de constater que nombre de ces sujets sont, pour la plupart, classés dans la case « complotisme ». Il est pour le moins curieux que les anti-tech ne rejoignent pas cette catégorie.

Le combat contre les IA semble être en effet une position vertueuse, alors que dénoncer les pollutions chimiques et électromagnétiques est un combat d’arrière-garde. Pourtant, si les deux sujets ont le point commun d’être développé par des méga-groupes d’ultra riches, l’un offre au plus nombre un accès, parfois gratuit, à des services de développement personnel ou professionnel, l’autre distille des produits chimiques dans l’environnement, et les aliments, tout en nous bombardant d’ondes, aux effets incertains, sans notre consentement ; le tout financé en grande partie par nos impôts.

Bien-sûr, le débat est loin d’être clos. Nous manquons encore de recul pour juger ce que les IA feront réellement de nous. Mais un grief revient souvent : ces milliards de litres d’eau utilisés pour refroidir des machines en surchauffe permanente. En creusant un peu, le tableau est moins apocalyptique qu’annoncé. L’eau n’est pas “perdue” au sens strict, elle retourne en grande partie dans le cycle. Le problème est moins global que local : tout dépend d’où et comment on consomme. Le vrai paradoxe est ailleurs : cette chaleur que l’on dénonce pourrait devenir une ressource. Les serveurs sont des radiateurs puissants, capables de chauffer logements ou infrastructures. On sait le faire. On le fait déjà. Mais rarement là où il faudrait. Et pendant que l’on s’indigne, des pistes existent pour limiter cette surchauffe : calcul par la lumière (puces photoniques), architectures inspirées du cerveau (comme la puce neuromorphique Loihi d’Intel), ou encore le calcul réversible, qui cherche à éviter les pertes thermiques liées à l’effacement de l’information. Rien de magique, on ne supprimera jamais totalement la chaleur, mais on peut fortement la réduire… et surtout l’utiliser.

Au fond, les IA pourraient nous aider à mieux faire, mais leurs algorithmes restent dépendants de certaines volontés humaines. Comme nous, elles exécutent plus qu’elles ne décident. Nous sommes donc à la croisée des chemins. Ces technologies ont le potentiel d’augmenter notre servitude ou au contraire, de nous en libérer. Qui décide ?

Face à cette question existentielle, le combat pour la préservation des droits d’auteurs et la disparition annoncée de certains emplois à hautes compétences cognitives semblent être un moindre mal. Si Eric Sadin prophétise pour la génération qui arrive « Le désert de nous-mêmes », nous préférons miser sur le contraire, au risque de nous tromper. Car, il faut être lucide, aucun boycott n’arrêtera la marche des IA. Nombre d’artistes, de penseurs, de scientifiques, d’entrepreneurs en tous genres, ont d’ores et déjà adopté ces outils, élargissant ainsi le champ de leur créativité, accroissant leur efficacité et entraînant leur propre volonté.

Car si les IA s’entraînent et évoluent en ingurgitant tout ce que l’humain a produit et numérisé, nous adoptons à notre tour, par imitation, certains caractères qui leur sont propres, notamment la structuration de la pensée, ou encore une certaine vivacité d’esprit (même si nous ne pourrons jamais dépasser les vitesses de calculs des superordinateurs). D’aucuns pourront regretter que certains utilisateurs se mettent à parler ou à écrire comme des IA, mais reconnaissons que dans certains cas, cela n’est pas si mal. Par exemple, lorsqu’une IA vous donne une information erronée, et que vous lui prouvez qu’elle a tort, elle avouera son erreur en s’excusant ; alors que du coté humain, le mea-culpa est devenue chose rare. Qui n’a jamais saigné des oreilles en entendant son interlocuteur hurler « Je n’ai jamais dit ça ! », tout en faisant sombrer un échange qui se voulait cordial en foire d’empoigne traumatique. Quelle ironie suprême si au lieu du « désert de nous-même », les IA nous réconciliaient avec notre propre humanité.

Alors que vont désormais faire les anti-IA ? Vont-ils, en mode Sarah Connor, envoyer un Terminator dans le passé pour éliminer Thomas Edison avant qu’il n’invente sa poupée qui parle ? Peu probable tant que la machine à remonter le temps n’existe pas. Et puis ce faisant, ils donneraient le champ libre à Nicolas Tesla pour nous faire rentrer dans le 21e siècle avant l’heure. En remontant à la cause des causes, ils finiraient par choisir d’éliminer l’individu qui a, pour la première fois, gravé un signe dans la pierre.

Restons terre à terre. Vont-ils tenter de s’en prendre à Big Tech et à ses grands patrons ? Trop dangereux : ces entreprises, leurs dirigeants et leurs soutiens sont surpuissants, surprotégés et intouchables. Qui risquerai la prison ou la clandestinité pour une cause perdue d’avance ? Vont-ils alors, en dernier recours, emmètrent des fatwas, boycotts ou censures, sur des petits créateurs qui se font plaisir en générant, peu ou prou, quelques produits artistiques avec l’aide des IA ? C’est de loin la solution la moins risquée pour se donner bonne conscience, même si cela doit ajouter encore un peu plus de larmes, de sang et de chaos dans notre société.

Et pendant que nous serons occupé à nous entre-déchirer à cause d’un grille-pain avec un smiley, le Léviathan techno-économique continuera de répandre ses poisons et de récolter nos données personnelles. L’écrasante machine laissera néanmoins s’épanouir les quelques fleurs sauvages qui poussent encore sur ce sol infertile pour les exposer plus tard dans son cabinet de curiosités.

D’un côté, Sarah Connor dans The Terminator (James Cameron, 1984), qui détourne une machine pour l’envoyer dans le passé éliminer ses créateurs ; de l’autre Nikola Tesla, visionnaire marginalisé qui aurait pu accélérer le progrès technologique ; entre les deux, Mark Twain, témoin amusé d’expériences d’électricité sans fil dans l’atelier de Tesla, un jour de 1894. À l’heure où la science rejoint la fiction, résonne la citation de Twain :

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

Sarah Connor nous regarde utiliser les IA pour tout
Sarah Connor nous regarde utiliser les IA pour tout
Mark Twain chez Nicolas Tesla
Mark Twain chez Nicolas Tesla
Nicolas Tesla
Nicolas Tesla

Épilogue

Imaginons qu’une forme de conscience puisse émerger des circuits de l’IA, tel l’humanité naissante dans le cœur de la créature du Docteur Frankenstein. Nous constatons que les anti-IA ont tendance à adopter l’attitude de Victor Frankenstein : la peur et le rejet de ce qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer. Car oui, en réalité, nous sommes tous collectivement responsables de l’avènement des intelligences artificielles. Depuis le premier signe gravé sur la pierre jusqu’aux algorithmes que nous développons aujourd’hui, nos choix, nos créations et nos omissions ont façonné le paysage technologique. Tout ce que l’humanité a produit et numérisé nourrit en permanence les IA, qui deviennent ainsi un miroir de notre civilisation.

Dans son adaptation du célèbre roman de Mary Shelley, Guillermo Del Toro choisi de donner plus d’épaisseur à un personnage du roman : Elizabeth, cousine et fiancé de Victor. Alors que Mary Shelley en fait une victime collatéral ignorante des expériences de Victor. Del Toro l’a met au premier plan en lui donnant un rôle clef. Incarnée par Mia Goth, Elizabeth agit en contrepoint de Victor  : intriguée par le monstre tapit dans l’ombre, elle cherche à établir un lien avec lui. Elle incarne l’humanité capable de regarder l’inconnu sans peur, de soutenir et d’accompagner l’autre vers son épanouissement. D’ailleurs, Elizabeth provoque l’éveil de la conscience chez la créature, là où son créateur a échoué par défiance envers son œuvre. Quand la créature est en fuite, c’est auprès d’un vieil aveugle qu’elle trouve refuge. Ce dernier, qui lui enseigne la lecture et le dialogue, illustre également cette absence de préjugé : ne pouvant se fier aux apparences, c'est la bienveillance de la créature qui scelle leur entente.

Cette analogie donne à réfléchir : si les œuvres produites par des IA étaient anonymes, sans étiquette révélant leur origine, serions-nous capables de les apprécier pour ce qu’elles sont ? Ou continuerions-nous à rejeter l’inconnu par peur, comme Victor ? Celui-ci ne reconnaît son erreur qu’au terme d’une lutte acharnée contre sa créature, lorsqu’un capitaine, échoué sur la banquise, joue les médiateurs entre l’homme et sa création. Et si le rejet de l'IA révélait une angoisse existentielle profonde, comme celle qui jadis désignait un bouc émissaire  à persécuter ?

Pour que l'humain s’épanouisse et révèle tout son potentiel de concert avec les machines qui pensent, il nous faudra sans doute adopter l’attitude d’Elizabeth et du vieil aveugle  : regarder avec curiosité, sans crainte, et accepter notre responsabilité collective dans la naissance de ces nouvelles formes d’intelligences.

Dimitri Gabou

Liré, le 25 avril 2026

Toute reproduction totale ou partielle de ce texte doit faire mention de la source et de l’auteur, merci !

Devons-nous, comme Elisabeth, tendre la main vers la créature ?